Dans un vieil agenda, Marguerite Liechty avait
noté, avec beaucoup de minutie, les évènements quotidiens qui ont marqué
Wintzenheim de décembre 1944 à février 1945. Ces notes, écrites au crayon,
relatent jour après jour la vie de Marguerite, née le 22 octobre 1906, et de
son entourage durant ces difficiles combats de la poche de Colmar. Elle
travaillait chez Herzog à Logelbach, et habitait avec son père dans une maison
louée au 108 de la rue Clemenceau (actuellement le 102) à Wintzenheim...
Marguerite Liechty le 24 mars 2000, à l'âge de 93 ans
(photo Guy Frank)
Interrompu le travail le 6.12.44. L'usine a été détruite et dévalisée à partir du 10.12.44.
Manque de gaz à partir du 15.12 et d'eau à partir du 30.12.44. Turckheim est continuellement sous le feu de l'artillerie.
Le 15.12.44 nous avons déménagé dans la cave. Le 17.12 on a placé des canons (15 cm) et des canons D.C.A. tout près de notre maison (derrière la maison Druntzer, Andrès, Kastler, etc).
19.12.44 : 1er bombardement. La maison de Grawey Eugène a été gravement endommagée, également celle de Breysacher Auguste. Beaucoup d'autres ont souffert plus ou moins par les éclats.
Vendredi 05.01.45 : un état-major allemand s'est installé au Bierkeller. Kuci a été chassé de sa maison (famille de 11 personnes).
Samedi 06.01.45 : des artilleurs allemands qui ont logé chez nous sont partis en emportant un matelas et une couverture.
Lundi 08.01.45 : un éclat d'obus est entré par la porte de la terrasse, sans faire heureusement beaucoup de dommages.
Jeudi 11.01.45 : feu d'artillerie sur Wintzenheim qui a fait 4 victimes. En plus, un enfant de 6 ans a été tué en jouant avec une "Panzerfaust" *.
Samedi 13.01.45 : la nuit du 12 au 13 a été catastrophique pour notre village. A partir de 19h45 des obus sont tombés, provoquant des incendies. Alors que les pompiers et d'autres personnes étaient en train de combattre le feu (travail rendu très difficile par le manque d'eau et le grand froid), un autre obus est tombé faisant un horrible carnage. On compte 12 victimes civiles plus 15 soldats.
Lundi 29.01.45 : un obus est tombé sur la maison Bouillon.
Ravitaillement :
Dans la période du 11.12.44 au 07.01.45 nous avons reçu notre ration de pain et de viande (250 grs par semaine). Autrement, à Wintzenheim, absolument rien. M. Beyer est allé à Colmar, où nous avons reçu 150 grs de beurre par personne pour 4 semaines.
Période du 8 janvier au 4 février 1945 : seuls le pain et la viande ont été livrés. Pas un gramme de beurre, de café, de pâtes. Mais le Gauleiter nous a fait un don spécial et gratuit !!! de 50 grs de beurre (sur les cartes il y en avait 125 gr + 125 gr de graisse), 100 grs de sucre, 100 grs de pain et pour les hommes 10 cigarettes ! Il avait encore promis 100 grs de viande, mais nous l'avons attendue en vain.
Des
souvenirs de 1945 gravés dans un vieil agenda de 1939...
2 février 1945 : aujourd'hui vendredi, à 17 heures, après deux longs mois d'attente et de souffrances, nos frères de France sont enfin arrivés. Nous étions dans la cave à l'arrivée des chars, mais bientôt nous sommes montés pour souhaiter la bienvenue à nos amis. Le premier soldat que j'ai salué était un Marocain. N'importe, c'était un représentant de la plus grande France. Une joyeuse "Madelon" et la Marche d'Alsace-Lorraine chantées dans la cave de Biller Marcel a dilaté notre cœur, réprimé pendant ces longues années.
Samedi 03.02.45 : nous avons passé presque toute la journée dans la cave. Les "Fritz" nous tirent dessus avec gros et petits calibres. Bouillon a reçu trois obus, Muller un dans le magasin, Kempf huit, nous-même un devant et un derrière la maison.
Dimanche 04.02.45 : ce jour que nous pensions fêter joyeusement a encore été raté. Nos soldats ont commencé le nettoyage de la contrée et toute la journée on entendait des coups de fusils, de mitrailleuses, et aussi le tir de notre artillerie et des éclatements d'obus allemands. Nous avons encore eu des vitres cassées (seulement celles de devant sont encore intactes). Autrement, nous avons bien réchappé jusqu'à présent et nous devrons une fière chandelle à la Vierge si nous ne subissons pas plus de dommages. La FFI a été organisée à Wintzenheim. M. Tannacher est de nouveau maire.
Lundi 05.02.45 : on n'entend plus le canon. Je peux aller au
village. Quel bonheur ! Nos trois couleurs flottent gaiement à la mairie, la
joie se lit sur tous les visages. Enfin la délivrance !
Mardi 06.02.45 : je teins du rouge pour mon drapeau. La première teinture en septembre n'avait pas réussi.
Mercredi 07.02.45 : le rouge de mon drapeau est devenu violet. Je suis désespérée. Tant pis, j'utilise la première pièce teinte en septembre. Je hisse mon drapeau au moment où des soldats américains passent dans la rue. Ils me saluent joyeusement. Le soir, nous hébergeons 6 soldats américains. L'un parle assez bien l'allemand, l'autre quelques mots de français. Avec mes quelques bribes d'anglais, je m'entends tant bien que mal avec tous. Ils m'ont tout de suite offert du chocolat et des cigarettes.
Dimanche 11.02.45 : nous avons pu recevoir les premiers Français dans notre maison. Quelle joie ! L'adjudant-chef Roux et l'adj.-chef Simon ont logé chez nous jusqu'au 14.02. J'ai fait la popote, et notre table était toujours achalandée comme pour une fête. Nos deux hôtes étaient d'une gentillesse exquise. M. Simon, après leur départ, est venu nous saluer plusieurs fois, mais je n'ai plus revu le sympathique M. Roux qui est allé combattre en Allemagne.
... dans lequel Marguerite avait également collé ses vignettes de l'impôt sur les vélocipèdes des années 1945, 1946 et 1947
Marguerite LIECHTY est décédée le 18 septembre 2003 dans sa 97e année.
Source :
http://perso.wanadoo.fr/did.panzer
* PANZERFAUST :
arme personnelle anti-char. Apparu vers la fin de l'année 1942, cet engin fut aussitôt connu sous le nom de Panzerfaust, "le poing blindé". Le PzF, unique en son genre, avait été mis au point par la firme HASAG (Hugo Schneider AG) de Leipzig, afin de doter les soldats allemands d'une arme anti-char individuelle. Il devait être simple et bon marché, se réduisant à un tube capable de lancer une grenade à charge creuse pouvant percer un blindage de 200 mm à 60 mètres.
Source : http://www.jeux-strategie.com
Bennwihr,
27 décembre 1944 - De furieux combats ont eu lieu dans ce petit village situé
au Nord-Est de la Poche de Colmar (collection Musée Mémorial des Combats de la
Poche de Colmar)
Au moment de la Libération, M. Hirlemann était âgé de 17 ans. Jour après jour, il avait noté les événements parvenus à sa connaissance, principalement ceux dont il a été le témoin oculaire. Chaque ligne dans ses notes reflète le danger grandissant de la guerre. Tout au long des pages, il n'est question que de reconnaissances, de bombardements, de combats aériens, d'alertes à chaque heure du jour et de la nuit.
Mais c'est à partir de novembre 1944 seulement que ce jeune chroniqueur commence à parler des véritables combats de la libération de l'Alsace. Il voit parfois bien au delà des limites de son village, ce qui fait supposer qu'il fut en ces temps un fervent auditeur de la BBC et d'autres postes alliés. Le 1er décembre, il nous apprend que des ponts, des routes importantes et certains immeubles à Colmar et dans la région, sont minés par la Wehrmacht. Apparemment celle-ci n'espère plus pouvoir stopper l'avance des forces alliées. Le 7 décembre, il est fait mention du bombardement du pont sur l'Ill à Horbourg par l'artillerie, de fortes canonnades dans la région de Bennwihr, Ostheim, Houssen et au Florimont et de gigantesques incendies à Ostheim et à Bennwihr.
En ce temps avant Noël 1944, Wintzenheim et sa population étaient en quelque sorte les lointains témoins de la destruction des villages de la poche de Colmar, en attendant que la guerre vint leur imposer à leur tour les innombrables malheurs d'une cité emprisonnée entre les lignes de feu.
Chaque matin, les habitants angoissés durent constater que le front s'était encore rapproché du village, et que le danger avait augmenté. Pour la première fois, le 9 décembre, les obus tombaient dans les proches alentours du bourg. L'artillerie française avait pris la halte de Wettolsheim pour objectif où un immeuble avait été dévasté.
Le jour suivant, des obus tombèrent encore sur Colmar et Logelbach. Un immeuble des usines Herzog fut incendié. Nous ne mentionnons ces événements d'une importance toute relative uniquement parce qu'ils préludèrent une longue série de bombardements qui pratiquement, n'ont cessé que quelques jours avant la libération.
Et les événements allèrent vite. Le 15 décembre, on perçoit nettement à Wintzenheim le feu des mitrailleuses. Serait-on déjà à l'heure de la libération ? Non pas ! Avant que ne se réalise ce vœu cher à tous les bons Français, la population dut encore traverser de multiples épreuves. Elle devait auparavant connaître le cauchemar du séjour dans les caves, se sentir envahie par la peur au moment des bombardements et verser ses larmes devant les corps meurtris de nombreux concitoyens.
La journée du 19 décembre occupe une place particulière dans le journal de M. Hirlemann. Ce jour-là il note le premier bombardement de la localité même. Jusque-là Wintzenheim n'avait vu éclater les obus que près de Colmar, au Logelbach, aux confins de la poche de Colmar. Mais cette fois le bourg était directement visé. Cinq obus ont éclaté et causé de graves dégâts. Les immeubles E. Grawey et A. Breysacher furent touchés et d'autres projectiles sont tombés dans le haut du village.
Cinq jours plus tard, la veille de Noël, deux obus tombaient près des Ets Schiele (actuel site Jaz) mais sans éclater. L'un sautait le lendemain sans faire de victimes. Ce même jour Logelbach, Turckheim et la zone comprise entre Turckheim et Wintzenheim essuyèrent un bombardement d'artillerie. Le jour de la Saint-Etienne (26 décembre), ce fut à nouveau le tour de Wintzenheim même. Au début de l'après-midi, des obus avaient explosé dans le voisinage des immeubles Deiber, Brauneisen, Hebinger et Andrès, ainsi que derrière la chapelle, occasionnant des dégâts matériels. Le bombardement repris le soir vers 22 heures. Les projectiles avaient alors creusé des entonnoirs derrière l'hôtel Meyer et causé des pertes aux militaires allemands.
De nouveaux tirs d'artillerie sur Wintzenheim eurent lieu le 27 décembre. Cette fois-ci, M. Hirlemann note des dévastations dans les maisons des familles Schneider, Zind, Eugène Freyburger, Muller, du notaire Me Boulanger et dans les granges Kling et Joseph Hirlemann. D'autres obus avaient éclaté dans les vignes.
L'année 1944 avait pris fin au milieu de la canonnade et des combats. La nuit de la Saint-Sylvestre fut une nuit d'épouvante et de cauchemar au cours de laquelle personne n'avait songé à s'amuser. L'avenir pesait lourdement sur les habitants de toute la région de Colmar. Que réservera-t-il ? La libération viendra certes, mais à quel prix ? En effet, Wintzenheim n'a pas échappé à son destin. Certes, il ne devait pas connaître les misères de l'évacuation, ni de la destruction massive, mais ses habitants ont beaucoup pleuré et vu mourir de nombreux d'entre eux au milieu de la tourmente.
Source : Avant de connaître l'heure glorieuse de sa libération, Wintzenheim a lourdement payé son tribut à la guerre, DNA du mercredi 13 janvier 1965
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La population du quartier dans da cave Berna Décembre 1944 - Janvier 1945 (collection Jean-Luc Theiller) |
C'était en décembre 1944. Noël approchait ; comme nous n'avions
pas de sapin, je suis allé dans le parc pour couper des branches d'un conifère
qui montait la garde devant la maison des Sœurs ; je les disposai sur le
Eckkansterle, le meuble de coin ; l'effet était assez réussi pour permettre la
décoration traditionnelle.
Le 26 décembre, nous étions à table, à jouer aux cartes, lorsque nous fûmes éblouis par la lumière d'une fusée, suivie du vrombissement des avions qui descendaient sur nous en piqué. Sans doute s'en prenaient-ils à une batterie allemande qui s'était nichée en face dans la fabrique Haussmann. Dans le corridor donnant sur la salle à manger, il y avait un cagibi obscur, sans fenêtre. D'instinct, alors qu'éclatait la première bombe, nous nous y réfugiâmes, accrochés les uns aux autres. Le cercle familial n'était plus qu'une masse de quatre corps entrelacés, hurlant à chaque explosion qui secouait la baraque. Ma sœur aînée gardait néanmoins son sang aussi froid que possible ; je me rappelle vaguement qu'elle essayait de nous calmer. Puis ce fut le silence.
Nous nous hasardâmes hors de la cachette. Quelle scène de destruction ! Et pourtant, nous avions eu de la chance. Le souffle des explosions avait fait sauter les fenêtres, les rideaux pendaient en lambeaux, des plâtras partout ! Ce n'était pas le silence que nous retrouvions, mais le crépitement des incendies qui, en face, dévoraient les entrepôts de la fabrique. Nous nous mîmes à exécuter une sorte de danse pour éteindre les étincelles qui, comme des lucioles, s'aventuraient, poussées par le souffle de l'incendie, à travers les fenêtres béantes. Sur la table de la cuisine, posé comme un cadeau, avait atterri un gros morceau de poutre, provenant sans doute du bâtiment de la direction, à gauche de l'entrée de la fabrique, touché par un Volltreffer, un coup au but. On dit que les miroirs cassés portent malheur. Le grand miroir dans la chambre à coucher de ma mère fut retrouvé à plat ventre sur des débris, intact ! Devant le perron, dans la cour, un autre cadeau du ciel nous attendait : une belle grosse bombe de deux cents kilos, noire à rayures jaunes comme l'abdomen d'une guêpe. Elle avait parcouru sans exploser une trajectoire sous terre et s'était posée là comme un chien de garde docile. Cette bombe devait nous tenir compagnie pendant un mois et demi.
Nous faisions un jeu de mots :
- Das esch awer bombisch ! Ca alors, c'est de la bombe !
Ce bombardement avait fait pas mal de dégâts, mais apparemment pas de victimes, sauf quelques lapins du voisin qui traversaient la rue dans un état de combustion plus ou moins avancé. Mais cette fois-ci, nous déménagions pour de bon à la cave.
Les Allemands avaient donné congé aux prisonniers russes qui, en collaboration étroite avec leurs gardes, donnaient des coups de main pour éteindre les incendies et ensuite déblayer le secteur. Il faisait très froid, jusqu'à -20 C°, et des journaux sous le pull-over se révélèrent un bon isolant. On ne s'ennuyait pas, la proximité des libérateurs nous remplissait d'une joie frétillante. Avec un drap de lit et de la teinture, nous avions déjà préparé un drapeau français ; le rouge lie-de-vin n'était pas très réussi, mais à la guerre comme à la guerre, il fera bien l'affaire...
Source : A la guerre comme à la guerre, dessins et souvenirs d'enfance, Tomi Ungerer, 1991
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