par Pierre Texier
Comme beaucoup de localités avoisinantes, Wintzenheim, qui avait eu à souffrir de la guerre de Trente Ans et de ce fait enregistrait une baisse de population, bénéficia ultérieurement d'un apport non négligeable de main d'œuvre d'origine extérieure.
Celle-ci était principalement fournie par des immigrants, en majorité de sexe masculin, venus de Suisse et du proche Pays de Bade. Grâce à ce flux migratoire, la population de Wintzenheim, essentiellement vigneronne et agricole mais autour de laquelle gravitaient de nombreux artisans nécessaires à la bonne marche de l'activité locale, put à nouveau enregistrer une courbe ascendante. Ainsi, d'après un tableau, figurant dans les registres paroissiaux, établi par le desservant de la paroisse et complété par ses successeurs, cette paroisse comptait, par exemple, 500 communiants et 230 enfants non communiants en 1705, ces chiffres étant par la suite portés à 598 et 217 en 1715, 673 et 283 en 1725, 713 et 354 en 1735, 757 et 402 en 1745, 1127 communiants en 1788, à la veille de la Révolution, et 2000 en 1852. Si l'on se réfère à ce qui précède, on constate donc une augmentation de plus de 50 % de la population entre 1705 et 1745, augmentation encore plus sensible pour les dernières années de référence. C'est dire l'importance de l'immigration.
Parmi cette population, l'apport des Savoyards, quoique modeste, mérite cependant d'être souligné. Ces derniers, arrivés en Alsace dans un but essentiellement commercial, y connurent des fortunes diverses. Certains - émigrants définitifs - s'y fixèrent du fait de leur activité ou après avoir rencontré l'âme sœur, d'autres poursuivirent leur négoce de façon itinérante, retournant périodiquement au pays, enfin quelques-uns terminèrent leurs pérégrinations à Wintzenheim où leur décès y a été enregistré, décès pas toujours retranscrits dans leur paroisse d'origine. Durant toute la période considérée, j'ai noté 11 mariages et autant de décès d'itinérants ou de sédentaires d'origine savoyarde.
Il est intéressant de noter que l'un des premiers migrants savoyards installés à Wintzenheim soit un de ceux qui réussirent à la fois vie professionnelle et promotion sociale. Ces éléments ont sans doute été des facteurs déterminants dans la décision de s'installer dans cette localité prise ultérieurement par d'autres compatriotes qui pouvaient bénéficier ainsi d'un véritable réseau en place. Avoir un bourgmestre issu de leur pays, possédant de surcroît un certain degré d'instruction, devait être un attrait supplémentaire pour des gens, sans doute grands voyageurs et excellents commerçants mais aussi très attachés à leur terroir et à leur tradition et surtout en majorité illettrés (beaucoup signaient d'une croix, quelques-uns par leurs initiales majuscules).
La notoriété acquise par l'un des leurs se retrouve jusque dans le choix de parrains et marraines ou des témoins lors des événements familiaux (baptêmes, mariages, etc). Si certains d'entre eux n'apparaissent qu'épisodiquement, il semble en revanche que la présence de quelques autres soit de règle lors du déroulement de la cérémonie, présence peut-être honorifique pour des familles d'origine modeste qui pouvaient s'enorgueillir de compter des notabilités comme parrains de leurs enfants mais, sans doute, également intéressante sur le plan pécuniaire. Pourtant, malgré la charge que cela pouvait représenter, certains n'hésitaient pas à remplir huit ou neuf fois de telles fonctions. C'est ce qui ressort des lignes suivantes mais qui est sans doute bien en deçà de la vérité car il est vraisemblable qu'ils étaient également sollicités par des familles amies des localités voisines ou même de familles non savoyardes de Wintzenheim.
Le 21 novembre 1695, Claude TISSOT, fils de Claude TISSOT du
"pays de Mossi in Sabaudia", épouse Marie Salomé HORT(in),
fille d'Henri HORT et de Marguerite BIECH, de Wintzenheim. Il était âgé d'une
trentaine d'années alors que son épouse venait d'avoir 18 ans. Il semblerait
que le couple ait habité à Riquewihr pendant les cinq premières années de
mariage puis qu'il soit retourné à Wintzenheim, où sont nés quatre enfants
:
- Claude Guillaume ° 07.1701,
- Marie Ursule Salomé ° 24.12.1702, + 06.03.1704,
- Marie Salomé ° 31.12.1704, que l'on retrouvera plus loin marraine à plusieurs reprises et mariée,
- Jean-Pierre ° 30.06.1710, + 03.04.1713.
Marie Salomé HORT décède le 25.01.1714 à Wintzenheim à
l'âge de 36 ans et 5 mois. Claude TISSOT, alors bourgmestre de cette localité,
épouse en secondes noces le 09.07.1714 à Colmar Marie Sybille WIRGINS, fille
de Jean Jacques WIRGINS, chirurgien juré de Colmar, et de Marie Madeleine
GUPPLER. Il apporte en douaire (droit d'usufruit sur ses biens qu'un mari
assignait à sa femme par son mariage et dont elle jouissait si elle lui
survivait.) 2000 livres tournois monnaie d'Alsace et possède
notamment une maison et une grange à Wintzenheim (1). Fermier de la seigneurie
de Hohenlandsperg, son rôle financier apparaît dans les actes passés chez Me
Drouineau. Il décède le 08.09.1743 à Wintzenheim, âgé d'environ 72 ans
(hydropisie). A noter que son patronyme, orthographié correctement par ce
notaire qui rédige ses actes en langue française, devient DISSO sous la plume
du curé de Wintzenheim.
Le 23.05.1712 juvcenis Joannes BRAUN, fils de François BRAUN
(BRUN ?) "d'Ansion in Sabaudia" prend pour épouse Madeleine GRABEY,
fille de Joannes GRABEY. Claude TISSOT est témoin lors de ce mariage. Ce couple
aura au moins 6 enfants :
- Marie Salomé ° 02.05.1713 (p. Claude DETURCHE, marchand
savoyard, célibataire, de Ribeauvillé, m. Marie Salomé TISSOT, déjà citée),
- Joannes Claudius ° 27.03.1716 (mêmes parrain et marraine),
- Marie-Madeleine ° 21.02.1718 (m. Marie Salomé TISSOT),
- Marie Sybille ° 20.02.1720 (p. Pierre BOVERAT, marchand savoyard de Turckheim)(2),
- Marie Elisabeth ° 18.09.1722 (p. Claude TISSOT),
- Marie Barbe ° 24.01.1728 (p. Jean-Baptiste CHAUMA - que l'on verra plus loin).
Le 26.06.1713 c'est le mariage de Pierre COTTET, fils de Pierre COTTET, de "Saint Jean Alpiensis in Sabaudia" (Saint-Jean d'Aulps), et de Catherine MANGOLD, fille de Georges MANGOLD, de Niedermorschwihr. Claude TISSOT est aussi témoin de ce mariage. Si l'on se réfère aux registres paroissiaux, ce couple n'a pas laissé de postérité puisque le seul enfant, Marie Salomé, ° 05.05.1714 est décédé le 15 du même mois. La marraine de celle-ci est aussi Marie Salomé TISSOT.
Trois ans plus tard, le 23.01.1716, Claude Pierre MONFORT, fils de Wilhelm MONFORT, de "Maglan in Sabausia" (Magland), épouse Anne-Marie GRUENER, fille de Michel GRUENER de Wintzenheim. On le trouve ensuite à Kaysersberg où il est admis à la manance le 19.12.1716.
Le mariage suivant mérite que l'on s'y intéresse pour plusieurs raisons. Tout d'abord parce qu'il engendre une nombreuse progéniture, ensuite parce que l'on trouve également plusieurs savoyards parmi les parrains et marraines, enfin parce que des descendants de ce couple sont encore à Wintzenheim.
Louis CHAFARD (3)
exerçait la
profession de marchand lors de son mariage, le 17.07.1724, avec Marie Élisabeth
KOHLER. Il était le fils de Claude Amédée CHAFFARD, de "Thonon in
Sabaudia". Son épouse, ° 12.02.1704, était la fille de Joseph KOHLER
et de Véronique GILG. Après son mariage, il devint vigneron, sans doute
d'abord chez son beau-père puis les années venant s'installa à son compte.
Quoi qu'il en soit, des descendants de ce couple, dont le patronyme se
transforme en SCHAFFAR, sont aujourd'hui viticulteurs à Wintzenheim.
De ce couple sont issus :
- Jean-Baptiste ° 21.07.1725 (p. Jean-Baptiste CHAUMA),
- Claude Michel ° 10.04.1717 (p. Claude Michel TISSOT),
- Marie Salomé ° 08.02.1729 (p. Joannes BRAUN, m. Marie Salomé TISSOT),
- Laurent ° 10.08.1731 (mêmes parrain et marraine),
- Françoise ° 04.10.1733 (p. Jean-Baptiste SCHOMA),
- Marie-Anne ° 15.03.1735 (même parrain),
- Louis ° 14.11.1737,
- Élisabeth ° 12.06.1740,
- Anne Catherine ° 23.11.1742.
Ces trois derniers ont pour parrain Claude BRAUN et Françoise SCHOMA pour marraine.
Un mois après le mariage de Louis CHAFARD eut lieu, le
13.08.1724, celui d' "honestus adolescens Jean Baptiste CHAUMA, de Michavet
ditionis Chablet" (Chablais) et de Marie Salomé TISSOT. Ce patronyme CHAUMA ou
SCHOMA est en réalité CHAUMAZ, famille de Mégevette. Jean-Baptiste, de même
que son épouse, n'avait pas encore 20 ans lors de son mariage. Marie Salomé
TISSOT, ° 31.12.1704 à Wintzenheim, était la fille de Claude TISSOT et de
Marie Salomé HORT. Elle est + à Wintzenheim le 24.03.1766. Deux enfants sont
issus de ce couple :
- Marie Salomé ° 16.06.1733 (p. Noël CHAUMA, marchand savoyard),
- Jean-Baptiste ° 11.05.1734 (p. Claude HUGARD, marchand savoyard de Turckheim)(2).
Le couple suivant concerne François ECHARNIE, fils de Jacques ECHARNIE, de "Thonon in Sabaudia",
qui épouse Anne Catherine SUTTER le 28.02.1729 à Wintzenheim. Elle était la fille
de Jacques SUTTER et d'Anne Marie MANGOLD, de Wintzenheim. Après son mariage,
le couple s'établit à Turckheim, où le patronyme se transforme en CHARNIER,
retrouvant peut-être tout
simplement sa graphie originelle. A Turckheim, le couple eut trois enfants,
avant de connaître une fin tragique :
- Marie Madeleine, baptisée le 20.12.1730 à Turckheim (p. Pierre François HUGARD),
- Anne Catherine ° 11.07.1733,
- François Jacques, ° 07.05.1736 (p. Jacques BRUN,
marchand savoyard, m. Madeleine DUCREY). François Jacques est décédé à Turckheim le 26.11.1740.
Catherine SUTTER et François CHARNIER devaient mourir tous les
deux de mort violente en mars 1737. La première fut étranglée par son mari,
dans un accès de colère, le 1er mars et enterrée au cimetière Saint-Symphorien
de Turckheim le 4 mars. Quant à François CHARNIER, âgé d'environ 30 ans, il
subit le sort qui était alors réservé aux meurtriers, puisque, pour son geste
homicide, il fut condamné par le Conseil Souverain "ad rotam" et fut
rompu sur la roue le 18 mars vers midi au lieu dit la Wanne, sur la place
ordinaire du supplice. Pour s'y rendre, il passa une dernière fois par la
porte de Munster, située à l'ouest de la ville, porte qu'il avait dû
traverser de nombreuses fois au cours de ses déplacements. En ces moments
difficiles, il fut assisté du frère Philippe, gardien du couvent des Capucins
de Weinbach, près de Kientzheim.
André DUPRE, marié le 30.05.1729, était le fils de François
DUPRE, de "Boiche in Sabaudia" (Boëge ?). Son épouse
Catherine OCHSENRITTERIN, ° 18.10.1707, était la fille de Michel OCHSENRITTER
et d'Anne Marie JUCHERT, de Wintzenheim. Les cinq enfants de ce couple sont
enregistrés sous le nom de DUPRAT. Il s'agit de :
- Marie Salomé ° 16.03.1730,
- Marie Catherine ° 27.08.1731,
- Anne Marie ° 26.01.1734 (p. Jean BLAGIANT, Savoyard, alors
que la marraine de ces trois filles est Marie Salomé TISSOT),
- Jean-Baptiste ° 22.06.1736 (p. Jean-Baptiste CHAUMA),
- André ° 03.11.1739 (m. Françoise CHAUMA).
André DUPRE étant + le 15.12.1739, son épouse Catherine
OCHSENRITTER se remarie le 06.11.1747 avec François NAURE (ou NAURY), mais
probablement NEURAZ, de Saint-Jean d'Aulps.
Le mariage suivant concerne Joseph PERRET, marchand savoyard,
fils de François PERRET d' "Oginione in Sabaudia" (Onnion ?),
qui épouse le 23.01.1736 Salomé KLUFFT, ° 24.10.1712, fille de Romain KLUFFT
et de Marguerite KNECHT, de Wintzenheim, d'où :
- Françoise ° 11.04.1738 (p. Antoine TISSOT, marraine Françoise SCHOMA),
- Marie Salomé ° 14.07.1746,
- François Joseph ° 20.03.1748,
- François Antoine ° 13.01.1750.
La marraine des trois derniers est Marie Salomé SCHOMA.
Joseph PERRET + le 13.03.1762 à l'âge de 53 ans.
Enfin, il faut attendre le 13.08.1758 pour enregistrer le dernier mariage. Il concerne Philippe SCHOMA, fils de Claude SCHOMA, de Mégevette, et Marie Salomé SCHOMA, fille de Jean-Baptiste SCHOMA, marchand de Wintzenheim (voir ci-dessus). A noter que les jeunes mariés, qui portent le même patronyme, ont tous deux des origines à Mégevette.
Mais si, comme
indiqué ci-dessus, certains marchands savoyards venaient se fixer à
Wintzenheim, d'autres, itinérants ou sédentaires, venaient aussi y mourir. Ce
fut notamment le cas de :
- Michel LOYANT, fils de Pierre LOYANT, de "Boosse in Sabaudia" (Bossey ?),
+ 18.03.1690,
- Jacques CONTAMINE + 01.01.1692,
- Louis SCHANINE (JANNIN ?) + 18.01.1705,
- Jean-François BLANC, 16 ans, du pays de Mégevette, + 25.04.1709,
- Jacques BLANC, 15 ans, du pays de Mégevette, + 31.05.1711,
- Jacques VIOCLE, de Lyen en Savoie (Lyaud ?) + 13.03.1713,
- Etienne BEAUVEREI (peut-être BOUVERET ?), de Saint-Jean-de-Tholomé, 26 ans,
+ 12.10.1713,
- François RUBIN, octogénaire, + 28.01.1721,
- Joannès BRAUN, fils de Jean BRUN, âgé d'une quarantaine d'années, + 24.01.1733,
- Claude François COLLOMB, âgé d'environ 30 ans, + 15.10.1746,
- Jean-Baptiste VIOLANT, marchand vagabond de Nancy-sur-Cluses,
âgé d'environ 70 ans, + 25.04.1754. Ce dernier vient en complément à la liste,
déjà longue, des marchands de Nancy-sur-Cluses publiée par Chantal et Gilbert
Maistre (4).
Voilà, brièvement relatés, les événements tirés des registres paroissiaux de Wintzenheim, concernant des Savoyards.
Pierre TEXIER
Abréviations : p. = parrain, m. = marraine, ° = naissance, + = décès
Notes :
(1) Drouineau, notaire royal à Colmar - 4 E Colmar III, 21 à 23.
(2) Voir Généalogie et Histoire n° 59 pp. 27 à 29
(3) Lire "Histoire d'une famille : l'origine des Schaffar de Wintzenheim (Guy Frank)" Annuaire n° 1-1997 de la Société d'Histoire de Wintzenheim
(4) L'émigration marchande savoyarde aux XVIIe et XVIIIe siècles : l'exemple de Nancy-sur-Cluses (Mémoires et Documents de l'Académie Salésienne, Annecy, tome 94, 1986, 311 pages)
Texte retranscrit par Guy Frank, Février 2003, avec l'aimable autorisation de M. Pierre Texier