par Paul Guichonnet
Les premiers départs sont attestés dans les premières décennies du XIVe siècle, époque où, en dépit de la précarité de la vie au Moyen-Age, la population s'est sensiblement étoffée et où une surcharge démographique commence à apparaître. La peste noire de 1348, qui enlève plus de la moitié des habitants, brise cette croissance, et il faut attendre la reprise du XVe siècle pour que les départs reprennent. En effet, à la fin du XVe siècle et au début du XVIe, la reprise démographique accentue le mouvement surtout en Maurienne, en Tarentaise et en Faucigny où il concerne environ dix pour cent des habitants. Avec la conjoncture très défavorable de la fin du XVIe siècle (A bello, fame et peste..., la guerre, la famine, la peste...), l'émigration s'amplifie à tel point qu'elle prend l'allure d'une véritable dépopulation. Cependant, elle a sans doute une fonction d'exutoire puisque la Savoie ne connaît point les soulèvements populaires qui se produisent en France. En gros, on peut, dès cette époque, distinguer trois types d'émigration.
1) L'émigration saisonnière caractérise traditionnellement les pays montagneux où les longs mois d'hiver obligent nombre d'habitants à chercher ailleurs un complément de ressources. Au XVIe siècle, les colporteurs et les petits marchands partent en foule du Faucigny et de la Tarentaise vers "les Allemagnes". Même au cours de la bonne saison, c'est une coutume bien établie dans le bas Chablais que de participer aux travaux agricoles de la région genevoise tandis que les fameux maçons de la vallée du Giffre vont travailler sur les chantiers de Suisse et de Franche-Comté.
2) L'émigration temporaire s'observe en Alsace dès la seconde moitié du XVIe siècle. Le mouvement s'accroît au siècle suivant surtout lorsque les marchands savoyards suivent les armées françaises en Allemagne. Certains s'établissent alors provisoirement en ville afin de mieux alimenter leur commerce ambulant.
3) L'émigration définitive est avérée lorsque les commerçants deviennent sédentaires et ont pignon sur rue. De brillantes dynasties de négociants savoyards sont ainsi fondées à Fribourg-en-Brisgau, à Francfort, à Munich, à Vienne, à Bâle... Si la plupart s'installent en Allemagne du Sud et en Suisse alémanique, beaucoup se fixent dans le pays de Vaud, en Valais, en Franche-Comté, en Lorraine, en Alsace ou en Piémont. Au XVIIe siècle, une émigration de la misère s'ajoute à cette émigration de qualité.
Dans le démarrage de cet exode au XVIIe siècle s'additionnent
deux causes :
- le refroidissement climatique catastrophique du "Petit
Age glaciaire" qui débute à la fin du XVIe siècle, s'aggrave brutalement
au début du XVIIe pour atteindre son paroxysme vers 1680 et s'atténuer au
début du XVIIIe siècle. Il s'accompagne d'inondations, avalanches et très
mauvaises récoltes, à cause des intempéries, d'où l'exode des montagnards.
- La Savoie est un théâtre d'opérations dans les guerres du
"Siècle de Louis XIV", avec les pénibles occupations françaises de
1690-1696 et 1701-1713.
Déjà à la fin du XVIe siècle, la plus grande ville savoyarde n'est plus Chambéry, mais... Lyon où un habitant sur cinq vient de Savoie. Néanmoins, les Savoisiens ne sont pas seulement portefaix ou manœuvres, mais exercent cent quarante métiers différents, notamment dans le textile et le bâtiment. La localisation de l'exode vers "les Allemagnes" s'explique par l'appel du vide causé par le dépeuplement de ces régions après la Guerre de Trente Ans, et la sédentarisation de beaucoup de migrants saisonniers qui allongent des séjours qui deviennent "pluri-annuels" puis définitifs.
Alors que le clergé essaie en vain d'empêcher les départs vers les pays "hérétiques", les souverains encouragent l'émigration saisonnière qui entraîne une rentrée d'argent, mais interdisent l'émigration définitive qu'ils considèrent comme une soustraction d'obédience.
Au XVIIIe siècle, à cause du surpeuplement des régions de montagne, l'émigration prend une ampleur considérable. Si l'ancienne émigration des colporteurs en hiver et des gens de métiers en été se poursuit principalement vers la France, une nouvelle émigration de masse peuple Paris et les grandes villes françaises de travailleurs peu qualifiés tels les porteurs et les frotteurs. Fait nouveau : parmi ces gagne-deniers, toujours organisés en groupes très encadrés et solidaires, il y a de plus en plus de femmes et d'enfants... De saisonnière à dominante hivernale, cette émigration devient vite temporaire et même définitive. Comme la plupart des émigrants rapportent ou envoient de l'argent au pays, l'État sarde contrôle peu le mouvement migratoire. Au milieu du XVIIIe siècle, l'émigration en Faucigny touche souvent plus de la moitié des hommes et l'on estime que le quart de la population du Duché de Savoie s'expatrie.
| BLAGIANT | est probablement une déformation phonétique typique de la prononciation des Germaniques où P est énoncé B. On pense à PLAGNAT, patronyme répandu en Faucigny (Cluses et environs), ou PLAGNANT, "celui qui habite la plaine, le bas-pays : PLANAN" par opposition au montagnard. |
| BLANC | vient d'un surnom médiéval devenu nom de famille héréditaire. Homme au teint pâle. |
| BOUVERAT * | de bos, bovis, celui qui s'occupe des bœufs (patois : le BOVEYRON) |
| BRUN | cf BLANC, même origine : cheveux ou teint sombres |
| CHAFFARD | Catfaldus, vient de Chaffal, terme médiéval savoyard désignant une construction de bois, à usage défensif. Ce patronyme est typique de Bonneville (lieu-dit La Chaffardière) et Saint-Jean-de-Tholome, d'où il s'est répandu dans le Faucigny. Déformation phonétique typique CH = SCH : SCHAFFAR. |
| CHAUMAZ | (le z savoyard ne se prononce pas) de la famille anthroponymique CHAUMET, CHAUMIER, calamus, chaume du blé (peut-être celui qui travaille le chaume pour couvrir les toits). |
| COLLOMB | assez répandu en Savoie, venu de Columbus, moine irlandais venu évangéliser en Maurienne (vallée de l'Arc) : Saint-Colomban-des-Villards. L'origine colombier "éleveur de pigeons" semble moins probable. |
| CONTAMINE | condomina, partie principale d'un domaine féodal
appartenant en propre au seigneur. Patronyme venu du lieu d'origine de la
famille. En Faucigny, deux localisations : - Contamine-sur-Arve (canton de Bonneville) où fut fondé, au Xe siècle, le plus ancien prieuré clunisien de la Savoie du Nord - Les-Contamines-Montjoie, vallée du Massif du Mont-Blanc, l'un des grands foyers de l'émigration vers les pays alémaniques et germaniques. |
| COTTET | nom savoyard typique (COTTON, COUTIN, COTTIN, COTTARD, COTTAT ; en Suisse romande : COTTIER). Surnom devenu héréditaire du porteur - ou de l'artisan confectionneur - d'un vêtement médiéval caractéristique, la cotte, du franc kotta, manteau (cf la cotte de mailles). |
| DETURCHE | nom typique de Saint-Jean-de-Tholome et d'autres localités du Faucigny, encore très représenté. Turche, Truche, du pré-latin truc, oronyme (nom de montagne) avec le sens de hauteur, lieu élevé : "celui qui vient du sommet, des endroits les plus élevés de la paroisse". |
| DUCREY | (DECRET, DUCRAY) est un patronyme savoyard très connu. Il vient du latin cresta, la crête, la colline, et signifie "celui qui habite un endroit élevé". |
| DUPRE | et aussi DUPRAZ (pra, patois = pré) ne pose pas problème. Celui qui a, ou qui vit dans les prés. |
| ECHARNIER | carnarius, boucher, ou excarnarius, celui qui racle les peaux pour les tanner. |
| HUGARD | du prénom germanique Hugo devenu nom de famille héréditaire. Très grande famille anthroponymique. Les Hugard, de Nancy-sur-Cluses, sont l'une des grandes familles de l'émigration du Faucigny, particulièrement représentée à Staufen im Breisgau. |
| JANNIN | forme savoyarde de la famille de noms venus de Jean. Patronyme savoyard très commun. |
| LOYANT | pourrait se rapporter à LAYAT, LEYAT, patronyme bien représenté en Faucigny. Plus rare : LOYARD, de locare, louer, celui qui loue ses bras à un patron, comme domestique de campagne. |
| MAURY | (plus souvent en Savoie, MAURE) de maurus, "le Maure", souvenir des incursions des Sarrasins dans les Alpes au Xe siècle : "homme au teint basané". |
| MONFORT | l'une des grandes familles de l'émigration, en Faucigny. Nom très répandu en France, pour désigner un originaire d'un endroit où se trouve une hauteur fortifiée : mons fortis. |
| NEURAZ | nom typique du Chablais (porté par un maire de Thonon) ne semble pas venir de MAURY (passer de M à N impossible) mais de la famille anthroponymique germanique Nodric (nod=désir + ric=puissance) comme Noury. Ou encore du patois neura, "nourrir", allusion à une nourrice. |
| PERRET ** | très commun. L'un des très nombreux dérivés du prénom, devenu patronyme héréditaire : Petrus, Pierre. |
| RUBIN | se rencontre en Faucigny (Marignier). En ancien français rubis, de ruber, rouge, couleur de la pierre précieuse portant ce nom. Sans doute surnom d'un homme brillant, ou riche. |
| TISSOT*** | commun en Savoie, l'un des nombreux dérivés de textor, tisserand. Patronyme venu d'un métier. |
| VIOCLE | doit être une mauvaise graphie pour VIOCHAT, famille de Megève dont on trouve plusieurs émigrants en terre germanique. A rapprocher sans doute des noms germaniques formés sur le thème wig, "combat". |
| VIOLLAND | VOLANT, VOLAND, nom de métier médiéval, de viola, viole ou vielle, musicien ambulant. Ils étaient très nombreux en Savoie au XIVe siècle. La famille VIOLLAND de Scionzier, près de Cluses, a donné de nombreux émigrants. |
* Turckheim, registre des mariages catholiques, mariage le 26
janvier 1699 de Pierre BOUERAT, marchand, fils de Pierre BOUERAT bourgeois de 'Sionzier
in Sabaudiâ'; et Catherine FISCHER la fille du sieur feu Jean FISCHER membre du
magistrat de la ville de Turckheim.
Identification du lieu : Scionzier en Haute-Savoie, arrondissement de
Bonneville. Il s'agit du patronyme BOUVERAT (source : CDHF).
** de même que PERNET, patronyme assez courant en Savoie. Il appartient à la très vaste famille, une des plus riches de tous les noms de familles français, dérivée de PETRUS-PIERRE, le saint majeur de l'église catholique. Ce nom de baptême est devenu nom de famille, après le fondateur de la lignée qui le portait, selon le processus commun de formation des patronymes. Les homologues de PERNET sont PERNOUD, PERNOD, et on trouve, en Savoie, PERNOLLET et PERNAT (ce dernier nom du Faucigny prononcé Pern' a été porté par plusieurs émigrants dans les pays germaniques). Ce sont des "hypocoristiques" (diminutifs) de Pierre, de même que les Pierrot, Pierret, Perret, Perrod, etc...
*** Emmanuel de Tissot nous indique qu'il est toujours à la recherche de l'ascendance de son ancêtre Claude TISSOT, fils de Claude TISSOT ('DISSOT') bourgeois de Mossi (= Mieussy) qui épousa en 1695 à Wintzenheim Marie Salomé HORT. L'identification du lieu parait bonne, on retrouve des graphies analogues pour d'autres migrants de ce village comme par exemple : 'de Miosi ex Sabaudia', 'de Miussy en Savoiâ', 'de Mieusy in Sabaudia' (source : CDHF). Signalons enfin que les époux Maistre, dans leur ouvrage fondamental 'Colporteurs et marchands savoyards dans l'Europe des XVIIè et XVIIè siècles' précisent : 'Les marchands s'intéressent aussi aux charges municipales : un émigrant savoyard de la première génération, qui devient bourgmestre ou échevin de sa cité d'accueil, est chose fréquente dans les petites localités au XVIIè siècle' ...
Paul Guichonnet recommande la lecture de l'ouvrage (278 pages) paru en 2001:
"Savoyische Einwanderungen in Deutschland", Raynaud (Franziska), Verlag Degener und Cie, D-91413
Neustatt-an-der-Aisch,
comprenant une table des noms d'émigrants.
| Localité | Département | Arrondissement | Canton |
| Ansion > Anthon, hameau de Mieussy | 74 | Bonneville | Taninges |
| Boiche > Boëge | 74 | Thonon-les-Bains | Boëge |
| Boosse > Bossey | 74 | Saint-Julien-en-Genevois | Saint-Julien-en-Genevois |
| Lyen > Lyaud | 74 | Thonon-les-Bains | Thonon-les-Bains |
| Magland | 74 | Bonneville | Cluses |
| Michavet > Mégevette | 74 | Bonneville | Saint-Jeoire |
| Mossi > Moussy, hameau de Cornier | 74 | Bonneville | La Roche-sur-Foron |
| Nancy-sur-Cluses | 74 | Bonneville | Scionzier |
| Oginione > Onnion | 74 | Bonneville | Saint-Jeoire |
| Saint-Jean-de-Tholome | 74 | Bonneville | Saint-Jeoire |
| Saint-Jean d'Aulps | 74 | Thonon-les-Bains | Le Biot |
| Thonon-les-Bains | 74 | Thonon-les-Bains | Thonon-les-Bains |
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Né à Megève en 1920, Paul Guichonnet fait des études supérieures à l'Institut de Géographie Alpine de Grenoble. Professeur à l'Université de Genève,
il devient également Doyen de la Faculté des Sciences Économiques et Sociales.
Il est membre correspondant de l'Institut de France dans la section Histoire et
Géographie, de l'Académie des Sciences Morales et
Politiques, et président d'honneur de l'Académie du Faucigny.
Paul Guichonnet a été à l'origine, après la guerre, des études sur
l'émigration alpine vers les pays de langue allemande (cf. article de 46 pages
dans la Revue de géographie
alpine, Grenoble, 1948, tome 36). Il était notamment en relation avec un spécialiste de
la question, le Dr Karl Martin, dont les ancêtres venus de Mégevette se sont
établis à Staufen im Breisgau.
Les publications de Paul Guichonnet sont nombreuses
et certains de ses ouvrages ont été traduits en italien, allemand, néerlandais,
espagnol et japonais. Il a publié plus de 450 articles, et correspond depuis
1997 avec Guy Frank, à qui il a fait parvenir cette contribution sur les causes de l'émigration savoyarde vers l'Alsace et l'origine des
noms patronymiques des Savoyards établis à Wintzenheim.