Jour sinistre que ce 25 août 1942, le Gauleiter Wagner, gouverneur régional de l'Alsace annexée au grand Reich de Hitler depuis juin 1940, décrète le service militaire obligatoire pour les Alsaciens. Dit comme cela, ce décret ne semble pas être particulièrement menaçant, mais la réalité est toute autre à cette époque ! Par ces mots, il faut comprendre : incorporation de FORCE dans la Wehrmacht (l'armée régulière allemande) ou même la Waffen SS (la branche militaire de la sinistre SS).
Imaginez vous seulement ce que cela représente : partir faire une guerre que vous ne voulez pas, vers le front de l'Est (la plupart du temps), sous un uniforme détesté et honni... laisser femme, enfants derrière vous pour vous retrouver avec des "Kameraden" qui vous considèrent comme un sale Français et face à des "ennemis" -alliés de la France- qui vous prennent pour ce qu'ils voient : un uniforme allemand !
Certains ont refusé, ont pris le maquis ou sont partis en Suisse toute proche. Oui, certains l'ont fait et leurs familles ont été déportées. De plus, ceux qui ont été repris ont été fusillés pour l'exemple ou pire, envoyés dans le camp de redressement de Schirmeck -pour les casser à coup de privation et de torture- et finalement les incorporer dans la pire des division : la Waffen SS !
Ils seront 130.000 Alsaciens et Mosellans a être
appelés sous le drapeau à croix gammée et le prix payé par cette génération
sacrifiée sera effroyable :
40.000 sont tués ou portés disparus,
30.000 blessés dont 10.000 très grièvement,
10.000 s'évaderont,
sans compter les séquelles de l'internement au camp de Tambov pour les
prisonniers faits par les Soviétiques. Mais leur calvaire ne s'arrêta pas là,
le retour en France fut une autre épreuve, placé sous le signe de l'incompréhension,
de la suspicion et de l'accusation.
Source : Philippe Haumesser
Cet été, les descendants et la veuve de Charles R..., un Colmarien porté disparu en 1943 après avoir été incorporé de force la même année dans la Wehrmacht, se rendront en Lituanie. Pour se recueillir dans le cimetière de Siauliai où, ont-ils enfin appris cet hiver, repose leur parent.
C'est très libérateur. Nous pouvons enfin faire le travail de deuil. Cette information a mis fin à toutes sortes de questions que nous nous posions, sur les "comment" et "où", ça permet de respirer... », résume Bernard R..., un des deux fils du disparu. En novembre dernier, soit 58 ans après le décès de Charles R..., père de famille né en 1914 à Colmar, fait prisonnier par les nazis au début de la Deuxième Guerre mondiale alors qu'il était dans l'armée française puis incorporé de force, ses proches ont appris où il reposait. Grâce au site Internet de l'organisme allemand chargé des tombes de guerre.
Le «Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge» ou VDK a son siège en Allemagne à Kassel. Cet organisme oeuvre depuis 80 ans pour le respect et l'entretien de plus de 600 cimetières militaires ; il dispose d'informations sur un millier de lieux où se trouvent des tombes de militaires de formations allemandes dans 56 pays, de l'Égypte à l'Ouzbekistan. Mieux encore : le VDK a un site Internet interactif grâce auquel on accède à des informations inédites comme la date du décès et le lieu d'inhumation d'un soldat mort sous l'uniforme allemand : «Savoir que papa est mort, depuis le 26 juillet 1944, et qu'il existe un lieu en Lituanie, à Siauliai, où ses restes reposent, où son nom est gravé sur une plaque de granit, dans un cimetière en cours... ce fut extrêmement apaisant», résume le pasteur R..., président de l'association colmarienne d'aide aux exclus «Espoir».
Madeleine R..., 82 ans, les deux enfants, 7 petits-enfants et 11 arrière-petits-enfants de Charles R... sont enfin délivrés d'une terrible incertitude : ne pas savoir si un être cher est vivant ou mort, vivant dans quel état et où, mort mais dans quelles circonstances reste éprouvant malgré les années qui passent.
La famille R... ne fut pas la seule à avoir vécu ce drame. Bien des vies furent brisées, des épouses, des mères et des enfants plongés dans l'attente : «Il y a de quoi remplir jours et nuits avec des questions sans réponses jusqu'à l'obsession. Pour nous, ce cauchemar a pris fin en novembre». Informés de l'existence de ce site Internet, les proches de Charles R... ont ainsi appris que leur mari et père était mort à 30 ans, le 26 juillet 1944, en Lituanie et qu'il reposait dans le cimetière de Siaulai, avec photo du lieu et carte du pays. Madeleine R... avait embrassé son mari une dernière fois, lors d'une permission, le 20 avril 1944 : «Dès son arrivée, il a cherché au grenier une petite valise en osier», se souvient-elle, «pour y enfermer cet uniforme abhorré. Mais la valise était si petite qu'afin de pouvoir la fermer, il a piétiné avec une rage folle et de toutes ses forces, cet habillement détesté».
Dans le cimetière de Siauliai sont enterrés 350 soldats de la guerre de 14-18 et 722 et de la 2e Guerre Mondiale. Ce n'est qu'après la chute de l'URSS et l'indépendance de la Lituanie en 1999 que le VDK a pu collecter des informations puis commencer à réhabiliter matériellement le cimetière qui sera prochainement inauguré.
Coïncidence : «Nous connaissons bien Jeannine Kaspar, d'origine lituanienne, qui va régulièrement à Siauliai pour aider l'orphelinat». Siauliai fut l'ultime étape après la Russie et l'Estonie du parcours tragique de Charles R... Philippe, l'un des 7 petits-enfants de Charles, fan d'Internet et sollicité par des connaissances, a déjà trouvé sur le net des informations relatives à un autre Malgré-nous dont la trace s'était perdue en Roumanie, un des quelque 10.000 Alsaciens et Mosellans «disparus» dans la tourmente de la Deuxième Guerre mondiale.
Le site en question http://www.volksbund.de est en allemand
Source : M. B-G, Dernières Nouvelles d'Alsace du mardi 25 mars 2003
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