Ils étaient 42, et parmi eux, Robert Sibler, natif de Wintzenheim


Nommé instituteur dès 1937, Robert Sibler fit son service militaire à partir de novembre 1938. Il fut admis à l'École militaire de Saint-Maixent comme élève-officier et en sortit avec le grade d'aspirant. Après avoir été d'abord affecté au 15/2, il servit en Lorraine, participa aux combats près de Charleroi, puis à Calais où il fut blessé et fait prisonnier par les Allemands le 26 mai 1940. Libéré comme Alsacien en septembre 1940, il fut nommé instituteur à Baden, puis à Lörrach, en pays de Bade. 

Il dut passer devant un conseil de révision SS en février 1944 et rejoindre avec une soixantaine d'autres camarades officiers alsaciens le camp d'instruction dit de la brigade française à Cernay début juin 1944. Presque tous furent transférés, après leur refus de porter l'uniforme allemand, à Cholnice, en Pologne, puis dans les camps de Neuengamme (août.1944), puis à Wöbbelin, Mecklembourg (Pommeranie Occidentale). Ils furent libérés par les troupes américaines le 2 mai 1945. Malade et hospitalisé, Robert Sibler ne put revenir à Wintzenheim que quelques semaines plus tard. Le statut de "déporté de la Résistance" lui sera accordé.

Source : Jean-Pierre Kintz et Gérard Lincks, Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, n° 35


Ils étaient 42


Le 25 août 1942, le Gauleiter Wagner signe une ordonnance introduisant le service militaire obligatoire en Alsace. Les officiers de réserve, eux, au nombre de 700 à 800 en Alsace, n'étaient à l'origine pas mobilisés, en raison d'une disposition légale allemande, stipulant qu'un officier ayant appartenu à une armée étrangère ne pourrait servir dans l'armée allemande, à moins d'être volontaire. Mais le Gauleiter et les autorités nazies se rendaient compte du réel danger que représentaient pour les desseins du Reich en Alsace, ces officiers qu'ils savaient dans l'immense majorité résolument opposés à leurs entreprises et susceptibles, à tout moment, de devenir les cadres de mouvements de résistance.

Vers le 20 mai 1944, une convocation parvint à une soixantaine d'O.R., leur enjoignant de se présenter le 1er juin au camp d'instruction SS de Sennheim (Cernay). Se soustraire à cette convocation, dans le climat répressif qui sévissait à cette époque-là, eut été aller au devant de représailles quasi certaines envers les familles.

Le 5 juin, 59 O.R. se retrouvent ainsi au camp de Cernay. Sauf un, tous refusent de signer leur engagement dans les SS. Sept O.R. du service de santé sont libérés sur intervention de l'Ordre des Médecins. Mais le 14 juin 1944, les 51 restant débarquent dans le camp d'instruction du SS-Panzergrenadier-Ersatzbataillon 35, cantonné en pleine campagne à proximité de la localité de Bruss (Brusy en polonais). 

Le 12 juillet 1944, 42 officiers réfractaires signeront une lettre confirmant leur refus d'endosser l'uniforme SS. Robert Sibler est l'un d'entre eux. Du 24 au 31 juillet, ils se retrouveront à Konitz (Chojnice en polonais), avant d'être transférés le 3 août au KZ de Neuengamme où ils resteront jusqu'en mai 1945, portant sur leur veste le fameux triangle rouge, pointe en bas, signalant les détenus pour raisons politiques, avec un F noir inscrit dans le triangle pour signaler leur nationalité. 22 n'en reviendront pas. Parmi les 20 rescapés, Robert Sibler, natif de Wintzenheim, qui sera affecté en février 1945 à un kommando partant pour le sinistre camp de Woebbelin.


Parmi eux, Robert Sibler


Robert Sibler en 1960, lors de sa première élection comme maire et conseiller général de Wintzenheim (photo Alphonse Voegtli, collection AMW 3D2-1)

Robert Sibler, né à Wintzenheim le 19.11.1917, était instituteur et domicilié à Bourgfelden (Haut-Rhin). Son numéro de matricule à Neuengamme fut le F 42203. Le 15 février 1945, il fut affecté au kommando de Woebbelin, avec Henri Vogel.

Prusse Occidentale. Une contrée plate, sablonneuse, imbibée d'eau ; quelques pinèdes ; un village dont le nom à lui seul explique la nature du terrain : Friedrichsmoor, le marécage de Friedrich. Entre ce village et la petite ville de Ludwigslust plus au sud, un camp est improvisé à la hâte sur le territoire de la localité de Woebbelin.

Un convoi d'environ 500 détenus (dont Sibler et Vogel), composé surtout de Russes et de Hollandais, ces derniers ramenés récemment de la région d'Apeldorn (Pays-Bas), arrive le 18 février 1945 par train à Wöbbelin.

Ces hommes rencontrent une forêt de pins marécageuse (20 à 30 cm d'eau) parsemée de quelques baraquements inachevés, sans portes, ni fenêtres, sans planchers, ni cuisines. Pendant huit jours : corvées de terrassement pour mettre la place d'appel hors d'eau, puis les accès aux baraques, l'empierrement intérieur des baraques. En attendant, ils couchaient à même le sol, à fleur d'eau. Ration alimentaire plus que sommaire : deux pommes de terre à midi, un croûton de pain le soir accompagné d'une rondelle de saucisse synthétique.

En deux semaines il y eut plus de 200 morts sur les 500. En six semaines, 3 renforts de détenus sont arrivés pour combler les vides. Cette forte mortalité diminua à partir du 1er avril.

Les travaux d'aménagement pour leur installation durèrent environ deux semaines. Puis démarra la construction des baraques destinées soi-disant à  recueillir plusieurs milliers de prisonniers de guerre anglais ; et pour en arriver là, il faut d'abord abattre des arbres, creuser des fossés de drainage, chercher à 7 km du camp au bord de la route menant à Ludwigslust du gravier destiné à l'empierrement.

Le 1er avril Sibler se présente au Revier pour dysenterie, des abcès sur tout le corps, de l'œdème aux jambes. Le nouveau commandant du camp, un vieil officier rappelé, le prend en pitié et lui propose un travail assis, au chaud, qui consistait " à noter les effectifs des différents kommandos, des services, des malades, des morts et à présenter le rapport à l'appel du soir ".

D'Anglais il n'en vit jamais, par contre à partir de début avril 1945 d'innombrables arrivées de cadavres ambulants, hommes et femmes, amenés par trains entiers de différents camps. Les Allemands étaient bien contents d'avoir trouvé un nouveau dépotoir. Les déportés venaient de l'est (camps de Stutthof au sud de Dantzig, Oranienburg, Ravensbrück, etc) et de l'ouest (Porta Westfalica, Fallersleben, Schandelah, etc) chassés vers ce couloir nord-sud non encore occupé par les troupes alliées.

Woebbelin devint ainsi quelque chose à quoi il n'était pas destiné primitivement : un immense camp de rassemblement de déportés. Parmi ceux-ci Sibler reconnut plusieurs de ses camarades officiers ; il ne se souvient que de Frédéric Matter.

Vers le 20 avril, personne ne travaille plus. Le canon tonne à l'est et à l'ouest et les troupes alliées ne se rapprochent pas. On a appris après la guerre que la ligne de jonction des troupes décidée par les Américains et Anglais d'une part, et les Russes d'autre part, était le cours de l'Elbe. Les Russes ayant été retenus par la bataille de Berlin, les deux fronts piétinaient.

Woebbelin se trouvait dans le no man's land et les conditions de vie empirèrent dans le camp qui fut enfin libéré le 2 mai après bien des péripéties. Robert Sibler raconte :

" Une dizaine de SS nous rassemblèrent, après avoir distribué des fusils aux kapos allemands qui étaient postés en cercle autour de nous. Ils nous proposaient la libération et nous demandaient de nous inscrire sur un registre pour recevoir un laisser-passer. J'en ai dissuadé en français tous ceux qui étaient autour de moi. Je sais que très peu se sont présentés. Peu après, les SS sont partis. Les kapos armés ont quitté l'enceinte pour patrouiller le long de la clôture, à l'extérieur, puis ont disparu.

Sur la route de Ludwigslust avançaient des chars, automitrailleuses, camions ; des soldats américains pénétrèrent dans le camp, accueillis par des cris, des rires, pour rechercher et regrouper tous les Français ".

Oui, il était temps que les Américains, attendus depuis quinze jours, arrivent, car les troupes russes étaient toutes proches...

Robert Sibler ignore comment il s'est retrouvé alité dans le camp des prisonniers français de Ludwigslust. Il fut soigné à l'hôpital militaire anglais de Sulingen (50 km au sud de Bremen). Poids 38 kg. N'est guéri et transportable que fin juillet 1945. Rapatrié par avion à Paris, il rentre dans sa famille à une date avoisinant le 1er août.

Source : Martin Stoll, Nous étions 42 F - Déportation au KZ Hamburg-Neuengamme de 42 officiers de réserve français résidant en Alsace (1944-1945), 2ème édition, La Petite Imprimerie Riquewihr  1987


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