A cette époque, j'étais
Brigadier-chef et le tireur du char "Mistral
II" * (sous-groupement A du CC4), dont l'équipage était le suivant : Capitaine
Gauthier **, commandant le 3ème escadron du 1er Cuirassiers,
Brigadier-chef Charles Deuve, tireur, Olivier Cruse, chargeur-radio, Marc Chariot, pilote,
et un jeune, depuis peu dans le char, et dont je ne me souviens pas, aide-pilote.
L'équipage du char n'était inclus dans aucun peloton, et tous les quatre nous
étions tout à fait à part, si bien que j'ai peu de souvenirs des autres
personnes de l'escadron, sauf deux ou trois noms qui surnagent. Ceci explique en
partie que j'ignore le nombre de chars entrés le 2 février à Wintzenheim. Les
années ont passé, et les souvenirs s'estompent, mais je pense que l'escadron
devait être à 12 ou 13 chars ***, compte tenu des pertes subies les mois
précédents. Comme j'étais tireur, j'étais donc au fond de la tourelle et ma
vision était limitée car je ne pouvais voir l'extérieur qu'à travers mon
épiscope (instrument d'optique à miroirs utilisé dans les chars de combat
pour l'observation). Enfin, Wintzenheim n'est pas mon meilleur souvenir, puisque c'est là
que ma guerre s'est arrêtée et que je suis parti visiter les hôpitaux
militaires pendant six mois. Mais je vais essayer de vous raconter les quelques
petites choses que j'ai encore en mémoire.
* Sherman : entré en service dès 1942, le char moyen standard de l'armée américaine est utilisé sur tous les fronts par toutes les forces alliées. D'un poids de 30 tonnes, disposant d'un blindage de 76 mm, il est équipé d'un canon de 75 mm et de deux mitrailleuses de calibre 30, c'est-à-dire de 7,62 mm, l'une à côté du canon, et l'autre à l'avant droit. Il y a aussi une mitrailleuse de calibre 50 (12,7 mm) qui se fixe sur le haut de la tourelle. Son équipage se compose de 5 hommes.
** Le 26 décembre 1944, le Capitaine Gauthier a remplacé le Capitaine Detroyat qui avait été tué par un tireur d'élite le 16 décembre à Orbey. Le pilote Chariot et l'aide-pilote ont rejoint le char "Mistral II" début janvier. De l'équipage de départ, il ne reste que Cruse et moi. C'est vers la mi-janvier, pendant notre repos à Combrimont dans les Vosges, que nous avons peint nos chars en blanc. Le 21 janvier, sous une très grosse tempête de neige, nous sommes partis pour les combats de Colmar, qui se sont déroulés dans la neige, avec des températures comprises entre -20° et -25°. Il faisait très froid, et dans les chars nous étions glacés. En effet, nous ne fermions jamais l'écoutille supérieure, et il y avait un appel d'air glacial qui descendait sur la poitrine du chef de char et le long du dos du tireur. Si bien que je m'étais emmitouflé dans une couverture et qu'aux pieds j'avais une grosse paire de bottes dans lesquelles je pouvais glisser mes chaussures.
*** Je ne sais pas le nom des chars de l'escadron qui sont entrés à Wintzenheim avec le mien, mais je suppose que c'étaient les suivants : Mistral II, Meknes, Merchouch, Mediouna, Metz, Marseille, Montmedy, Maubeuge, Montpellier, Marengo, Marne, Montmirail, et peut-être Maroc.
L'entrée à Colmar par le Nord
Le 1er février, nous sortons de la forêt d'Andolsheim et nous dévalons vers Sundhoffen. Mon char était rangé le long d'un bâtiment assez bas, qui était peut-être la scierie. Nous attendions les ordres, lorsque nous avons subi un très violent bombardement. Les artilleurs allemands s'étaient réveillés car nous risquions de couper leur seule route de retraite utilisable entre Colmar et le Rhin. Et puis, vers minuit, nous reçûmes l'ordre de remonter vers le nord par Bischwihr, Riedwihr, le Pont de la Maison Rouge jusqu'à Ostheim. Au départ, nous avons failli oublier les 2 T.D. (tanks-destroyers M10) du 11ème RCA qui étaient avec nous et dont un, le "Kemmel", était en panne avec ses radiateurs crevés. Il fut pris en remorque par l'autre, dont le nom était le "Malmaison".
Le 2 février, vers 8 heures, nous prenons position devant l'aérodrome de Colmar. Il fait très froid, environ - 20 C°, je crois. Nous attendons que les deux autres escadrons du régiment qui sont devant nous trouvent un passage. Une fois ce passage découvert, nous nous y engouffrons à notre tour, traversons Colmar et nous arrivons vers 12h30 dans la Cité des Vosges. Le souvenir que j'en ai, ce sont de grands immeubles et une foule enthousiaste sur les trottoirs. Beaucoup de personnes montent sur nos chars, et nous avons bien du mal à les faire descendre, car cela tire encore de partout.
Et nous sommes partis pour Wintzenheim
Char
Sherman M4 A4 "Mistral II" de la 5ème D.B., 1er Régiment de
Cuirassiers, 3ème Escadron, char du capitaine Armand Detroyat tué par un
sniper à Orbey le 16
décembre 1944. Cette maquette de Antoine Misner se trouve au Musée Mémorial de la
Poche de Colmar, à Turckheim (photo Yannick Frank, février 2004). Il n'y a pas
eu de MISTRAL I au 1er Cuir. Le chiffre 2 rappelle que ce char a été baptisé
en mémoire d'un B 1 bis de 1940
Dans mes souvenirs, c'est certain, nous sommes passés par Logelbach. J'ai toujours eu en tête ce nom, et comme je n'y suis jamais retourné, il faut bien que ce soit ce jour-là que j'ai su le nom. J'ai le souvenir d'être passé à travers le vignoble, et je crois bien que nous avions des ordres d'y faire attention. Mais il se peut que les nécessités des combats l'aient un peu abîmé. Veuillez nous en excuser. J'ai l'impression que nous sommes entrés à Wintzenheim sans tirer un coup de feu. Mais il se peut aussi que ce ne soit que par comparaison avec les jours précédents, où nous avions beaucoup tiré.
En arrivant à Wintzenheim vers 16h30, nous avons remonté la grand'rue, et mon char s'est rangé le long du trottoir, en face de l'hôtel Meyer, et juste devant la grande porte cochère blanche d'une maison de vigneron. J'ai toujours gardé en mémoire la vue des Vosges dans le lointain, et lorsqu'il y a plusieurs années je suis retourné à Wintzenheim, j'ai retrouvé cette même vue. Nous avons alors soufflé, un peu de repos était le bienvenu. Le Capitaine est parti aux ordres, Cruse est resté dans la tourelle en écoute radio. Chariot et l'aide pilote ont ouvert leur capot et mis la tête dehors, et moi je suis allé sur la tourelle pour y fumer ma pipe, appuyé sur le canon. Et puis, sans avoir rien entendu, nous avons été blessés tous les trois. Je pense que nous avons reçu le premier obus (Minen), qui est tombé sur l'avant droit du char. J'étais blessé aux deux jambes ; Chariot a été atteint à la tête et le jeune a dû avoir une jambe abîmée.
Étant donné que je ne pouvais plus me déplacer, je me suis assis sur le bord du char, en attendant que quelqu'un passe pour me descendre. J'avais toujours ma pipe à la bouche. Ce fut un Légionnaire qui me transporta sous le grand porche où j'ai attendu que l'on s'occupe de moi. Mes derniers souvenirs de Wintzenheim sont l'arrivée d'une charmante personne venue m'apporter de l'eau de vie, que je n'ai pas bue mais que le Légionnaire a trouvé très bonne. J'avais appris quelques jours auparavant qu'en cas de grosse perte de sang, il ne fallait pas boire d'alcool. Or, j'avais perdu beaucoup de sang, mes bottes en étaient remplies. Depuis ce jour-là, tous les 2 février, je bois un petit verre d'eau-de-vie en souvenir de la bouteille que je n'ai pas touchée en 1945...
Comme mes deux jambes me faisaient souffrir, car en plus de mes os cassés j'avais de multiples éclats, l'infirmier de l'escadron me fit une piqûre de morphine qui a dû m'endormir très rapidement et très profondément, car je ne me suis réveillé que sur une table d'opération, à l'hôpital...
Nota : j'avais un frère, Joseph, décédé depuis, qui était au 11ème RCA, 3ème escadron, 2e peloton, sur le T.D. "Souville". Or, ce peloton marchait avec notre escadron le 2 février 1945. Après la libération de Wintzenheim, il avait été envoyé à Wettolsheim, et c'est en revenant de ce village, vers 19 heures, que mon frère, voulant me voir, a appris que j'avais été blessé et évacué sur l'hôpital de Colmar, ce qui a permis à mes parents d'en être informés rapidement. Ce n'était pas toujours agréable pour moi de savoir mon jeune frère dans les mauvais coins où nous nous trouvions parfois...
Source : M. Charles Deuve, 82 ans. Propos
recueillis par Guy Frank le 16 janvier 2004
Photo ci-contre :
le char Mistral II et son équipage en juin 1943 dans la forêt de Boulhaut à
Merchouch, Maroc. De gauche à droite :
- Brigadier-chef Charles Deuve, tireur, blessé à Wintzenheim
- Sylvain Trigon, aide-pilote, blessé à Labaroche, n'était pas à Wintzenheim
- Olivier Cruse, chargeur-radio, décédé en 2002
- Brigadier Jean Bottino, pilote, tué à Orbey
- Capitaine Arnaud Detroyat, tué à Orbey le 16 décembre 1944
(collection Charles Deuve)
La nuit du 1er au 2 février, nous étions en attente un assez long moment aux abords des casernes Chemin des Francs. Nos volets étaient ouverts ; je sortis le buste de la tourelle et j'aperçus un photographe qui faisait quelques photos. Nous n'étions pas seuls ; beaucoup de véhicules de toutes sortes étaient en attente d'un ordre d'attaque. C'est le 2 février vers 8h30 du matin que s'est effectué le mouvement. Les moteurs tournaient au ralenti, nos cœurs battaient à l'unisson ; notre char, en raison du verglas, avait du mal à traverser la RN 83. Notre escadron, équipé de chars Stuart (M5 A1), pénétra dans la ville derrière le 3e escadron de Sherman (M4 A4). Une erreur de parcours de la tête fit que le 1er escadron passa devant et traversa la ville à vive allure en tirant quelques salves de mitraillettes sur les plaques de l'avenue "Adolph Hitler Strasse" où les gens n'étaient pas encore sortis de leurs maisons, pour arriver sans encombres à la Cité des Vosges. Les habitants du coin commençaient à se manifester ; ils montaient sur nos chars, nous congratulaient et nous offraient des boissons chaudes. Après un long moment quelques TD arrivèrent à leur tour.
L'attaque de Wintzenheim
Vers 14 heures, ce 2 février, le Colonel du Breuil donna l'ordre d'attaquer Wintzenheim pour couper la Vallée de Munster. Le départ fut donné à 14h45 et l'attaque tomba pratiquement dans le vide. Quelques prisonniers sont faits. Un violent tir de "Minen" (obus de mortiers allemands tirés par les Minenwerfer) au départ et pendant le nettoyage, constitua la seule réaction adverse.
Il était environ 17 heures lorsque le peloton Brissard reçut l'ordre d'aller occuper Eguisheim pour la nuit. Le 1er peloton devait attaquer par la gauche (le sud), et le nôtre, le 2ème, par la droite. Tout en progressant en bataille, les chars foncèrent à travers les vignes, et ô surprise, chacun d'eux remorqua des dizaines de fils de fer attachés à des piquets de soutien. Je ne savais pas encore ce qui nous attendait le soir pour nous débarrasser de tout cet enchevêtrement...
Source : 50e Anniversaire de la Libération de Colmar, Congrès National Rhin-Danube, 1995
Le 2 février 1945 :
Toujours dans le cadre du Sous-Groupement "A",
l'escadron se porte dans la nuit du 1er au 2 dans
les bois de Rothleib au Sud-Est d'Ostheim, avec mission d’attaquer Colmar par le Nord dans la journée.
1er Peloton : A 0 heure le peloton fait mouvement de la scierie de Sundhoffen, "La Malmaison" remorquant
le "Kemmel", ce char reste à Fortschwihr.
1er et 2ème peloton, "La Malmaison" et les 2 chars du 2ème peloton font mouvement à 2 heures
vers le bois de Rothleib. Départ pour Colmar à 8 heures. Arrivée dans la cité des Vosges à 12 heures.
A 16 heures, appui de l'attaque sur Wintzenheim, objectif atteint à 16h30. A 17h30, appui de l’attaque sur
Wettolsheim au profit du Sous-Groupement "B" (Capitaine de Lesparda).
Objectif atteint à 18 heures. A 19 heures les 2 pelotons reviennent à Wintzenheim et gardent respectivement :
1er peloton : les issues vers Turckheim,
2ème peloton : les issues vers les Vosges.
Le 2 février, le 3ème peloton appuie l’attaque du Sous-Groupement "C" sur Colmar. Entrée dans la ville
à 10 heures. Le char Dixmude réduit au silence les défenseurs d’une maison et
capture 14 prisonniers et du matériel. Installation défensive pour la nuit.
Le 3 février 1945 :
1er peloton : R.A.S.
2ème peloton : Le Brigadier Ali (Mle 374) blessé par un éclat de mine est évacué.
3éme peloton : R.A.S.
Le 4 février 1945 :
Les 1er et 2ème pelotons font mouvement sur Colmar.
Le 3ème peloton rejoint l’escadron dans son cantonnement de la rue de Turckheim à Colmar.
Source : www.chars-francais.net
Le 2e Bataillon s'empare de Holtzwihr le 27 janvier, d'Horbourg le 31 janvier et le 1er février, s'assure audacieusement du contrôle dans la région sud d'Andolsheim, le 2 février fait irruption dans Colmar puis exploite immédiatement son succès à l'ouest de la ville, prenant d'assaut le carrefour 214 (halte de Wettolsheim) et les villages de Wettolsheim, Eguisheim, Wintzenheim. (Source : Musée Mémorial de la Poche de Colmar "La Grande Équipe, Chronique du Régiment de Marche de la Légion Étrangère, 1943-1945")
Journal de bord du Commandant Simonet - Compagnie de Choc "Franche et Directe"
2 février 1945
Déplacement toute la nuit. Passage à la Maison Rouge. Regroupement du CC4.
Départ de la forêt de Rotleib.
A 9h - Rosenkranz.
A 11h30 - Attaque de Colmar, faubourg N-E. Rencontre avec arme AC.
Tués : Sergent Simon
Blessé : Aspirant Cibic, sous-chef
Zougodse, St Tailly, Deschamp
Tajes, Bachicha, Idascyak,
Leges, Zamoghfol, Holubuk, Schmidt.
Attaque de Wintzenheim.
Janarmiwick blessé. Installation en P.A.
3 février 1945
Séjour à Wintzenheim
Gaj blessé.
4 février 1945
Blessé Zindel - Prang (mortellement)
Tué Fedorovitch
14h : départ pour Colmar
5-6-7 février 1945
Séjour à Colmar
8 février 1945
Prise d'armes place Rapp.
Le Général de Lattre remet la Légion d'Honneur au Capitaine Simonet et une palme,
la médaille militaire à l'Adjudant Beghian et une palme.
(Départ en mission, obsèques colonel Tritschler, et permission).
Source : AMW
Copyright Guy Frank, 2004