Le 15 juin 1940, la 221e Division d'Infanterie allemande (général Pflugbeil) traversait le Rhin à hauteur de Marckolsheim. Elle aura pour mission d'assurer l'axe Colmar, Munster, La Bresse. Dans l'après-midi du 16 juin, les premiers éléments du XXVIIe Corps d'Armées, auquel appartenait la 221e D.I., avaient atteint l'Ill près de Illhaeusern, Jebsheim et Muntzenheim. Le soir, un groupe d'assaut occupait Andolsheim. Le 17 juin, les Allemands atteignaient Horbourg et, vers 17 heures, le 350e régiment d'infanterie entre à Colmar par la route de Neuf-Brisach. Pendant ce temps, la population de Wintzenheim s'attend au pire...
Émile
Tannacher après la guerre. Photo Alphonse Voegtli (collection Richarde
Tannacher)
Alors que Colmar était déclarée ville ouverte et que les troupes françaises ont aménagé leurs positions, M. Tannacher, alors maire de la commune de Wintzenheim, vécut les heures les plus tragiques de sa vie.
Le dimanche 16 juin 1940, à deux heures de l'après-midi, il est convoqué à
la mairie par le Commandant des troupes françaises alors stationnées dans sa
cité.
- Monsieur le Maire, j'ai une information à vous faire. Elle ne vous fera
certainement pas plaisir. Nous sommes chargés de défendre Wintzenheim par tous
les moyens jusqu'à la dernière conséquence !
M. Tannacher commence à se sentir mal. L'officier lui offre une chaise.
- C'est horrible ce que vous me dites-là ! balbutie le maire après quelques
instants d'émotion.
- Que voulez-vous c'est la guerre, continue l'officier. Mais je vous en prie,
ne dites rien à personne, pas même à votre épouse. Les arbres du lieu-dit
"Stiermatt" à l'entrée Est de Wintzenheim seront coupés pour
obtenir une meilleure visibilité. Dès qu'un soldat allemand apparaîtra, on lui
tirera dessus !
M. Tannacher est retourné à son domicile. Les troupes françaises ont
aménagé leurs positions. Elles creusèrent des tranchées dans la rue de
l'abattoir et à la hauteur de l'usine (qui deviendra plus tard l'usine JAZ).
Des emplacements furent aménagés et derrière ces positions on installe
également une pièce d'artillerie, qui pourrait intervenir en cas de besoin.
Voyant ces opérations, les habitants de la partie Est de Wintzenheim jusqu'à
la hauteur de l'église paroissiale, quittèrent leurs maisons pour se réfugier
dans les anciennes caves à bière (Bierkeller), creusées à flanc de
coteau,
en attendant les événements.
M. Tannacher n'eut pas l'occasion de s'entretenir avec l'un des membres de
son conseil municipal. Toute la nuit, il a essayé de trouver une solution pour
éviter la catastrophe à ses administrés. Après avoir soupesé le pour et le
contre, il devait prendre une décision lourde de conséquences, c'est-à-dire
demander au commandant français à ce que la ligne de défense prévue à
l'entrée Est de Wintzenheim, soit déplacée dans la vallée de Munster. Il
était persuadé qu'au premier coup de fusil ou de canon de la part des troupes
françaises, les Allemands riposteraient par un bombardement d'artillerie.
Le lundi 17 juin, dès 7 heures du matin, M. Tannacher se présente au
P.C. du Commandant des troupes françaises, et lui fait part de son inquiétude :
- Je ne peux ni dormir ni manger. Je suis à bout. Si je ne fais pas de
démarches, la population me reprochera de ne pas avoir cherché à éviter le
pire.
M. Tannacher très ému continue :
- Je viens solliciter le retrait des troupes françaises dans la vallée pour que Wintzenheim
ne soit pas sacrifiée. Je vous prie instamment, au nom de mes 5000 administrés,
de bien vouloir m'exaucer !
- Monsieur le Maire, lui répond alors l'officier français, je comprends
votre inquiétude, mais vous devez aussi comprendre le soldat que je suis. C'est
la guerre. Je suis soumis à l'ordre reçu de Munster, l'ordre formel de défendre Wintzenheim !
Monsieur le Maire, vous faites votre devoir, moi je fais le mien. Vous vous êtes
acquitté de votre responsabilité vis-à-vis de moi !
Les larmes aux yeux M. Tannacher réitère sa prière.
- Je ne peux pas vous donner des instructions, mais aidez-moi !
L'officier très ému propose alors au maire de faire une demande écrite qui serait adressée à
l'autorité militaire supérieure. Le maire rédige immédiatement cette demande
sur laquelle l'officier ajoute quelques mots. L'après-midi, vers 14 heures,
l'agent de liaison de l'unité emporte le pli en direction de Munster.
Dès son retour vers 20h30, il prévient le maire qui se présente
immédiatement au P.C. du Commandant.
- Monsieur le Maire, vous avez eu gain de cause : nous allons nous replier.
Dans une demi-heure vous ne verrez plus de soldats français à Wintzenheim !
Dès le départ de la troupe, la population avisée personnellement et dans
l'immédiat, quitte les caves à bière pour regagner ses demeures. Le maire
demande toutefois à ses administrés de rester calme et de ne pas manifester,
car on avait appris, entre-temps, que les Allemands se trouvaient déjà à
Colmar à la
caserne de la route de Wintzenheim.
Mardi 18 juin, l'avant-garde allemande arrive à Wintzenheim aux environs de 6 heures, bientôt suivie par le gros de la troupe. Informés que la voie était libre, ils traversèrent Wintzenheim sans difficultés en direction de la vallée.
Mercredi 19 juin, M. Tannacher a été relevé de ses fonctions de maire par les occupants, car il leur apparaissait trop attaché à la France. [...]
Mais revenons au 18 juin... à La Forge
Après avoir traversé Wintzenheim, les avant-gardes allemandes arrivent au passage à niveau de la ligne de chemin de fer Colmar-Metzeral, à hauteur de la gare Saint-Gilles. Ils découvrent quelques travaux de terrassement exécutés par les troupes françaises. L'ennemi ne doit pas être loin. Et pourtant il reste toujours invisible.
A La Forge, une annexe de la commune de Wintzenheim, il est environ 7h30 lorsqu'une habitante du hameau, Mme Westrich, voulant traverser la route nationale 417 pour chercher son lait du petit déjeuner, aperçoit tout à coup, à hauteur du portail de l'aérium de la S.N.C.F., une arme automatique installée en plein milieu de la chaussée et deux soldats allemands accroupis de chaque côté de l'engin. Les soldats font immédiatement signe à Mme Westrich de quitter la chaussée. Toute affolée, elle court jusqu'à sa demeure et alerte ses voisins, la famille Boll. Entre-temps des soldats allemands ont rejoint Mme Westrich pour lui demander si des soldats français étaient cachés dans les parages. Puis les patrouilles font signe vers l'arrière et bientôt des troupes allemandes pénètrent dans le hameau, aussi bien par la route nationale que par les chemins ruraux longeant la ligne de chemin de fer. Sur la route nationale, les soldats sont bientôt dépassés par un groupe de cyclistes, poursuivant leur route en direction de la ferme près du carrefour Kempf. On a su plus tard qu'il s'agissait de "Stosstrupp", troupe de choc. (témoignage de Mme Westrich du 13.07.1978)
La fille de la famille Pauli, de La Forge, se rappelle qu'il était environ midi quand les premières pièces d'artillerie s'installèrent à proximité du chemin reliant La Forge à la gare de Walbach. Des pièces furent également installées au-delà de la ligne de chemin de fer, près de la ferme Valentin. Les artilleurs prièrent les habitants de La Forge d'ouvrir les fenêtres de leurs maisons, de décrocher les miroirs ainsi que les tableaux de valeur, car ils allaient tirer "sur le village". Les soldats ont affirmé qu'ils disposaient d'obus incendiaires. Ce n'est que plus tard que les habitants de La Forge ont découvert l'incendie de Wihr-au-Val. Le soir, l'artillerie allemande tira aussi quelques obus explosifs sur Gunsbach. (témoignage de Mme Boll, née Pauli du 13.07.1978)
Source : La "Promenade" d'un bataillon d'instruction sur le front de l'Est, et les combats du 21/42e R.I.F. dans la Vallée de Munster et au Col de la Schlucht (Vosges) en juin 1940, René Victor Wehrlen, Colmar 1979
Vue d'ensemble de Wihr-au-Val |
La rue Ste-Barbe et l'église St-Martin de Wihr-au-Val |
René
Furstoss (photo
Guy Frank, 8 juin 2004)
Le 16 juin 1940, René Furstoss avait essayé, avec une vingtaine de ses camarades, de rallier les troupes françaises à Belfort, mais il dut rebrousser chemin à la suite d'une attaque d'avions italiens vers Lachapelle-sous-Rougement. Il revint à Wintzenheim via Gueberschwihr et le Hohlandsbourg.
Arrivé sain et sauf à la maison, je fus reçu à bras ouverts par ma mère, mes jeunes frère et sœur et ma tante Lucie, d'autant plus que les camarades obligés de nous quitter la veille après le bombardement que nous avons subi à Lachapelle, avaient laissé entendre qu'il y avait eu des victimes. C'est à ce moment que ma mère m'apprit qu'une partie de la population, dans l'expectative d'un affrontement entre soldats français et allemands, avait trouvé refuge dans les anciennes caves à bière du Bierkeller creusées à même le coteau du Hengst. Grâce à l'insistante intervention de dernière heure du maire Tannacher, le commandant militaire français avait déplacé la ligne de défense dans la vallée de Munster. Cette décision épargna au village des combats de rue sanglants.
Je ne tardais pas à me glisser dans un lit douillet. Le lendemain matin, mardi 18 juin 1940, vers 7 heures, ma mère me réveilla et me dit : "Ils sont là !". Je sautai du lit, enfilai un pantalon, mis ma chemise et me précipitai dehors. Malheur, les voilà !
A bicyclettes, en file indienne fusil à l'épaule, bottes bourrées de grenades à manches, chapelets de munitions pour fusils-mitrailleurs en sautoirs, ils avançaient lentement, prudemment, des deux côtés de la rue principale (RD417) en direction de Munster, évitant la pente des caniveaux traîtres où coulait en permanence un filet d'eau rendant les bords visqueux et glissants pour les vélos. Malgré leurs précautions, les chutes furent nombreuses. A chaque fois les victimes lançaient un juron "Verdammte Scheisse !" (quelle merde !) et se remettaient en selle en fulminant. Ils poursuivaient leur progression tout en scrutant anxieusement les maisons et coins de rues d'où pouvait sortir une rafale mortelle. Précaution inutile, parce que les derniers éléments de notre armée française avaient quitté le village dans la nuit.
Parmi les témoins de ce défilé, de cette invasion quasi-silencieuse, des gorges se nouèrent et plus d'un essuya ses larmes d'un geste discret. Il y eut des accrochages à l'entrée de la vallée de Munster. Le village de Wihr-au-Val fut détruit par l'artillerie allemande.
Dans l'après-midi, ce fut le branle-bas : la troupe, des motards, des side-cars, des camions, des canons, furent suivis de colonnes de petits chevaux trapus et robustes portant à califourchon des coffres en osier tressé flambants neufs, remplis de ravitaillement. Face à cet étalage de matériel, face à ces ennemis dont l'équipement contrastait singulièrement avec celui de nos malheureux soldats français, nous restions bouche bée...
Était-ce là l'indigente armée hitlérienne ? La guerre des ondes me repassait dans la tête : "Nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried" (Ray Ventura et ses collégiens, 1939), "Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts !". Et Ferdonnet, le traître de Stuttgart répondait "Français ! Vous livrez vos poitrines, les Anglais les machines !". Réplique des Français : "Radio Stuttgart ment, Radio Stuttgart est allemande !".
Quelques motards casqués, lunettes en visière, bottés, vêtus de longs imperméables gris, stationnaient près du terminus de tramway électrique qui reliait Wintzenheim à Colmar. L'un d'entre eux dévorait à pleines dents un rond entier de saucisse de viande, 500 grammes au moins, sans pain ; les autres fumaient des cigarettes blondes qui sentaient le tabac d'Orient. Nous les observions sans dire un mot. Nos regards étaient surtout orientés vers le goinfre. Gusti (Auguste Gully) nous dit en douce : "Wann em nùmma dia Wùrscht Ofracht im Hàls gatt stacka bliwa" (si seulement cette saucisse pouvait lui rester coincée dans la gorge !). Le teuton avait un regard globuleux, le bruit de sa machoire et de sa déglutition était désagréable. Le bougre devait avoir une faim de loup. Vu sa corpulence, je présume qu'une deuxième saucisse ne lui aurait pas fait peur !
Faisant semblant d'être repu, il esquissa un léger sourire à notre intention. Il nous fit signe d'approcher, imaginant sans doute qu'on allait le remercier, lui et la Wehrmacht, de nous avoir libérés du colonialisme français ! Il nous fit l'éloge de notre charcuterie : la leur était bonne aussi, mais devenue denrée rare. En Allemagne, tout était rationné. Il devinait notre stupéfaction devant son équipement et sa grosse cylindrée. "Das haben wir dem Führer zu verdanken" (nous devons ceci à notre Führer). Et il ajouta : "Dans quelques jours, la France sera vaincue, et l'Angleterre connaîtra le même sort. La guerre sera terminée dans quelques semaines". Sur ce, il enfourcha sa puissante moto et s'en alla, avec ses camarades, en direction de Munster. Avec les relents de leurs cigarettes, ils nous laissaient un sentiment de tristesse. Nous venions de prendre conscience de la véritable ampleur du drame qui se jouait. Pauvre France ! Pauvres de nous !
Les jours se suivirent, mais ne se ressemblaient pas... Des éléments de l'armée française, battant en retraite dans la vallée de Munster et dans la montée du col de la Schlucht, infligeaient de lourdes pertes à l'ennemi. Celui-ci achemina des renforts à travers Wintzenheim, et les Français capitulèrent sous le nombre.
Les 21 et 22 juin, encadrées de leurs vainqueurs, de longues colonnes de prisonniers français, démolis moralement et physiquement, certains blessés et exténués soutenus par leurs camarades, traversèrent le village à pied, s'en allant vers leur destinée. Triste vision !
De part et d'autre de la rue, la population de Wintzenheim, prise de compassion devant ce spectacle désolant, le cœur sur la main au grand dam de certains gardiens allemands, offrait spontanément à boire et à manger à ces malheureux mais valeureux soldats et gradés de chez nous. Au terme de la "drôle de guerre", ils se sont battus vaillamment sur les bords du Rhin, face à des envahisseurs mieux équipés, tant sur le plan matériel que psychologique.
Je vois encore et toujours cet officier français, tête haute, suivi à quelques pas par son groupe, refuser le sandwich et la boisson qu'on lui tendait en disant "Mes hommes d'abord !". Quand ses hommes eurent reçu de quoi manger, il consentit à se restaurer lui-même quelque peu.
Quelqu'un, à mes côtés, dit : "Schoï, noch Schwàrtzi !" (regarde, il y a aussi des Noirs). Ayant entendu la remarque, un garde allemand, une grande gueule, lança sardoniquement : "Ach, mit diesen machen wir Schuhschmiere !" (Oh, avec ceux-là, nous ferons du cirage). Espèce de salaud, murmurais-je entre mes dents...
Source : René Furstoss, souvenirs recueillis par Guy Frank le 3 septembre 2003
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Les colonnes de prisonniers français traversent Wintzenheim et se dirigent vers Colmar et Neuf-Brisach
(photos Krick, collection privée F.G.)
Copyright Guy Frank, 2004
On ira pendre notre linge sur la ligne SiegfriedUn p'tit Tommy chantait cet air plein d'entrain Refrain : Tout le monde à son boulot en met un bon coup Refrain |
The washing on the Siegfried lineMother dear I'm writing you from somewhere in France Refrain : Ev'ry body's mucking in and doing their job Refrain |
Source : http://perso.club-internet.fr/bmarcore/mil/mil189.html
Recherche photos ou témoignages concernant la l'entrée des Allemands à Wintzenheim le 18 juin 1940