Front Populaire : les Grèves de 1936 à Wintzenheim


L'été 36 en Alsace


Des grandes grèves aux premiers congés

L'année 1936 marque un tournant dans l'histoire sociale de la France. Après les grandes grèves, les travailleurs obtiennent une amélioration notable de leur condition : augmentation des salaires, semaine de quarante heures, congés payés. 

En Alsace comme ailleurs, nombreux sont ceux qui découvrent des loisirs nouveaux. C'est l'époque des premières sorties en vélo le long de l'Ill, des balades familiales vers les lacs et sommets des Vosges, parfois même de voyages dans les Alpes ou sur la Côte d'Azur. 

Source : "L'été 36 en Alsace", Claude Keiflin, Éditions La Nuée Bleue, 1996 (128 pages) 


Le Front Populaire : la grève de Rosalie et d'Eugène, ouvriers du textile


Rosalie Schuller en 1996 (collection Marie-Rose Ludwig)

En 1996, Rosalie Schuller a 92 ans. En 1936, elle en avait 32 et elle était ouvrière textile à Wintzenheim.

Rosalie a des souvenirs gravés. La grève, elle l'a faite, elle sait pourquoi. Successivement employée aux tissages Gensburger à Colmar, puis au "Fawrikla" de Wintzenheim, puis chez Herzog à Logelbach." Mes parents étaient au chômage. Mon mari aussi. A l'époque, les chômeurs devaient se rendre utiles s'ils voulaient toucher leur allocation. Mon mari allait casser des cailloux : c'était le maire de Wintzenheim qui faisait sortir des galets de la Fecht, des "Blauwacker", de gros blocs qu'il fallait réduire et qui servaient à la construction des routes. Ma sœur nous donnait du pain et du lait ". Rosalie allait à pied chez Gensburger (rue de Turckheim à Colmar). Comme tous les gens de Wintzenheim.

Trois charrettes à bras

A 6 heures du matin, on voyait, se souvient-elle, de longues processions vers Colmar et Logelbach, où le travail commençait vers 7h30. La moitié de Wintzenheim, dit Rosalie, travaillait aux filatures Hausmann ou aux tissages Herzog.

Vers 11h, trois femmes partaient de Wintzenheim vers les usines de Colmar. Elles tiraient des charrettes à bras, chargées de gamelles entourées de chiffons. Elles contenaient les repas chauds des ouvriers textiles, apportées au point de ralliement par les épouses ou les mères...

" Chez Gensburger, on était payé en fonction de la production. Quand on travaillait le coton d'Égypte, solide et de bonne qualité, on ne cassait pas et le rendement était satisfaisant. Mais certains fils étaient moins résistants et se déchiraient souvent. Le patron était un homme bon. Mais le contremaître s'appelait Grob (grossier) et il l'était ".

L'humour, c'est utile pour cacher l'émotion. " J'ai eu un chef, il s'appelait Kastler. Comme je venais d'arriver, j'avais seulement deux métiers à tisser à surveiller, les autres en avaient six. Il a demandé pourquoi. Je lui ai répondu : " warum sin di Banana krum ? " (Pourquoi les bananes sont-elles courbes ?)

La petite usine, nommée "s'Fawrikla", vers 1942. Elle se trouvait rue du Galz à Wintzenheim, derrière la maison Andrès (collection Gérard Forny, à droite sur la photo)

" Arrêtez les bécanes ! "

Chez Herzog, un jour, on lui donne l'ordre de nettoyer les sanitaires. " Moi, j'étais ouvrière textile. J'ai dit non, je ne suis pas nettoyeuse de toilettes. A la suite de cet incident, on m'a annoncé que j'étais licenciée. Mais le grand patron m'a gardée ".

En 1936, quand la grève a éclaté, Rosalie travaillait au "Fawrikla" (la p'tite usine) et gagnait trois fois rien. " Juste de quoi s'acheter à manger ", dit-elle. " Un homme est entré dans l'atelier, je ne sais plus qui. C'était un socialiste, non, plutôt un communiste. Il a dit " hoppla, die Karra abgstellt ! " (allez, on arrête les bécanes "). Une femme qui avait beaucoup d'enfants hésitait. Un ouvrier a dit : " Streik hi, Streik har, ich ha oi Kinder, s'wurd gstreikt ! " (grève par ci, grève par là. Moi aussi, j'ai des enfants, on fait grève).

Congés aux champs

Le contremaître lui-même a dit de stopper les machines. " Fertig ! il a dit. Ich will nit schaffa fer a Groscha " (on arrête ! Je ne veux pas travailler pour un sou). A ce moment-là, toutes les usines de Wintzenheim étaient en grève, y compris la fonderie Haren. Je me souviens que tous les soirs, les fondeurs remontaient le village, tout noirs, pour rentrer chez eux : il n'y avait pas de douche dans l'entreprise ".

Puis la grève s'est terminée. D'un salaire horaire de 1 F, Rosalie se souvient d'être passée à 4,50 F, " du jour au lendemain ". " Tout le village a défilé avec des drapeaux. Il y avait des explosions de joie. Les commerçants étaient dans la rue. On se sentait plus léger. On pouvait manger correctement ". Ses premiers congés payés, Rosalie les a passés à biner son champ de pommes de terre.

Eugène, gréviste à 14 ans

Eugène Zwingelstein a eu 14 ans le 20 juin 1936. En pleine grève chez Kiener, la grande entreprise textile de Colmar, qui employait alors 1100 salariés dans ses ateliers de tissage, filage, peignage et teinturerie. " Mon père était malade. J'étais l'aîné de cinq enfants, j'avais décidé d'aller travailler dès que j'aurais mon certificat d'études en poche. Comme ma mère faisait des ménages chez le directeur de l'atelier teinturerie de Kiener, j'ai pu m'y faire embaucher de cette façon ".

Le samedi, on lui a acheté son premier pantalon, et le lundi, c'était le 27 avril 1936, le jeune Eugène commençait, par dérogation. Son travail consistait à teindre des échantillons. " Ce qui m'intéressait, c'était de combiner les colorants pour trouver une couleur précise. Dans l'atelier, on respirait des acides, c'était assez malsain. Il y avait toujours beaucoup de buée, à partir du mois de septembre, on ne se voyait plus travailler. J'en ai attrapé, des rhumatisme, là-bas ".

Pain, paix et liberté

Le 16 juin, la grève a commencé à 9h du matin. " On avait pris le travail normalement, se souvient Eugène. A ma grande surprise, les gens du tissage ont dit d'arrêter les machines. Nous, nous travaillions dans l'eau bouillante, il ne s'agissait pas seulement de fermer un interrupteur. Donc, on a tout rincé, puis on s'est rassemblé dans la cour, où quelqu'un faisait un discours. Mon contremaître m'a dit : " écoute, junger, jetz heisst's nimm Kommunismus, awer kum i nim nus " (jeu de mot faisant allusion au fait que les ouvriers en grève, au moins les hommes, ont occupé l'usine jour et nuit, jusqu'au 23 juin).

Pour le jeune Eugène, la grève n'était pas triste. " On chantait, on dansait. Au tissage, quelqu'un jouait de l'accordéon. On ne voyait personne de la direction. Et puis, la grève m'a permis de visiter l'usine, d'aller dans les ateliers que je ne connaissais pas ". Un drapeau rouge flottait au portail, ainsi que le rapportent " Les Dernières Nouvelles de Colmar ". Une banderole réclamait " Pain, paix, bonheur et liberté ".

La CGT offre le café

Lorsque la grève se déclenche, le directeur général Henri Ourback est à Paris : impossible d'entamer des négociations le jour même, comme le maire socialiste de Colmar, Édouard Richard, aurait voulu le faire.

Le délégué CGT Aschbacher organise la grève dans la discipline. Les femmes, les personnes âgées, les jeunes rentreront chez eux le soir. Les hommes dormiront dans l'usine, pendant plus d'une semaine, sur les ballots de laine. Les épouses apportent des repas à leurs grévistes de maris à travers les grilles de l'usine. Le tout dans la bonne humeur. Le café du matin est offert par la CGT, l'aubergiste de la " Taverne des sports " fait envoyer quatre caisses de bière, la municipalité fait livrer des casse-croûte. Pendant huit jours, les grévistes sont presqu'en vacances. A l'ombre des arbres du parc, les femmes tricotent, les hommes lisent. On joue au théâtre, il y a un gramophone, la section " chant " des Amis de la Nature vient donner un concert improvisé, un serrurier lit des poèmes qu'il a écrits.

2 % de plus

Les grévistes invitent la presse à visiter les ateliers. Ils sont propres, bien rangés. Les revendications ne seront pas entièrement satisfaites, mais les ouvriers reprendront le travail le 24 juin. Outre l'augmentation de 14 % générale obtenue pour l'industrie textile dans tout le Haut-Rhin, les Kiener avaient réclamé 10 % de plus, ainsi que la suppression d'un système de punitions, semble-t-il très répressif. Ils obtiendront 2 % pour les plus bas salaires.

Source : Les DNA du 24 juillet 1996, Marie-Thérèse Fuchs

Un extrait de cet article illustre le "Cahier d'Activités - Éducation Civique 4e" de NATHAN, Mai 2002 (page 16, les droits des travailleurs). 


Les souvenirs de Rosalie 


Rosalie Schuller née Bourguignon, le jour de son 100ème anniversaire à la Maison de Retraite "Les Magnolias" de Wintzenheim, deux mois tout juste avant son décès le 25 décembre 2004 (photo Guy Frank, 23 octobre 2004)

Les grèves de 1936

On a arrêté les machines et défilé vers le centre de Wintzenheim. Je suis montée sur l’escalier de la Mairie pour rassembler mes collègues. Un beau jeune homme, bien habillé, le chef des « Rouges », m’a dit : 
- Viens, il ne faut pas rester ici. Tu seras mieux là-bas.
Il m’a prise dans ses bras et m’a soulevée sur la fontaine du village. De là, je dominais la foule des ouvriers, hommes et femmes, et je leur ai parlé. Je leur ai dit : 
- On va organiser une réunion !
Ils m’ont applaudie.
Le soir, un voisin a rencontré mon père au bistrot et lui a dit :
- Ta fille sait bien parler. Je l’ai vue, debout sur la fontaine...
Mon père est devenu tout blanc. Il s’est levé, et est rentré à la maison sans vider son verre. Le soir, il m’a foutu une sacrée raclée…

Source : Guy Frank - Wintzenheim - Entretien du 24 mars 2002 avec Rosalie Schuller née Bourguignon, 98 ans


Quelques mots pour recadrer les événements


Le gouvernement de Front populaire

Les élections ont lieu les 26 avril et 3 mai 1936. Au second tour, le Rassemblement populaire, qu'on appelle désormais Front populaire, dispose de la majorité à la Chambre. Avec 146 députés, la SFIO est devenue le premier parti français. Le parti communiste, qui avait fait une campagne très modérée et renoncé à son image révolutionnaire, triomphe avec 56 nouveaux députés (72 élus). En revanche, les radicaux ont perdu 51 sièges (116 élus).

Pour la première fois dans son histoire, la France a un gouvernement socialiste. Le 4 juin 1936, Léon Blum, dirigeant de la SFIO, est appelé à former le cabinet, qui ne comprend que des ministres socialistes et radicaux. En effet, les communistes refusent d'y participer, mais ils promettent leur soutien. Le nouveau gouvernement se distingue par deux innovations: la création d'un sous-secrétariat d'État aux Loisirs et aux Sports, confié au socialiste Léo Lagrange; la participation de trois femmes au ministère, alors que les femmes ne sont ni éligibles ni même électrices.

Grèves et occupations d'usines

Entre les deux tours de scrutin, la combativité populaire s'est manifestée par des grèves sporadiques, des débrayages, et de nombreux meetings le 1er mai. Le 11 mai ont lieu les premières grèves avec occupations d'usines. Le mouvement débute au Havre, gagne Toulouse le 13, puis atteint la métallurgie parisienne le 14. Il s'étend bientôt à d'autres branches: mines, chimie, textile, bâtiment. En juin, avec près de 3 millions de grévistes, tous les secteurs d'activité sont touchés, à l'exception des services publics.

Quand elles éclatent, entre les deux tours, ces grèves manifestent le mécontentement provoqué par la crise économique et financière et la politique déflationniste du cabinet Laval. La victoire du Front populaire, après la réunification de la CGT et de la CGTU opérée en mars 1936, accroît la combativité des travailleurs, impatients de voir leurs revendications satisfaites.

Le mouvement de juin 1936 présente plusieurs traits originaux, dont le plus marquant est l'occupation des usines par les ouvriers. Ce phénomène inquiète d'ailleurs Léon Blum, qui le condamne dès le 6 juin, car son aspect révolutionnaire risque d'effrayer les radicaux et leur électorat bourgeois. Mais les ouvriers veulent témoigner de leur maturité en veillant à l'intégrité des machines. D'autre part, les grèves touchent des catégories nouvelles de travailleurs, plus proches des classes moyennes: employés des grands magasins, des salles de spectacles, coiffeurs, garçons de café, vendeurs de journaux, etc. Les femmes sont également nombreuses à y participer. Enfin, le mouvement est spontané: les dirigeants syndicaux, qui ne l'ont pas prévu, sont souvent débordés. Il se déroule dans une atmosphère de joie et de fête. Dans l'usine occupée, les ouvriers font l'expérience de la liberté, après y avoir subi l'autoritarisme patronal. Ils découvrent la fraternité, à l'usine mais aussi dans la rue, où la sympathie pour le mouvement est générale.

Les accords Matignon

Réduit à l'impuissance, le patronat demande au gouvernement son arbitrage. Délégués patronaux et syndicaux se réunissent le 7 juin à l'hôtel Matignon, où sont signés dans la nuit les accords du même nom, qui prévoient le respect de la liberté syndicale, l'absence de sanctions contre les grévistes, l'élection de délégués du personnel, ainsi que des augmentations de salaire. Les communistes, toujours soucieux de leur alliance avec la bourgeoisie, appellent dès le 11 juin à reprendre le travail.

Le gouvernement complète les accords Matignon en faisant voter par le Parlement une série de lois sociales établissant les conventions collectives, la semaine de 40 heures (au lieu de 48) et les congés payés. En outre, il abroge les décrets-lois de Laval. Dans les semaines qui suivent, d'autres textes importants sont adoptés: prolongement de la scolarité jusqu'à l'âge de 14 ans, dissolution des ligues, création de l'Office national interprofessionnel du blé, réorganisation de la Banque de France, nationalisation des industries d'armement.

[…]

Le bilan

Si l'expérience du Front populaire a été brève, sa portée politique (union des forces de gauche), sociale (lois en faveur des travailleurs) et symbolique (occupation des usines) lui a donné une place à part dans la mémoire collective française. Paralysé par ses dissensions internes, par ses contradictions, notamment entre le réformisme de Léon Blum et les aspirations révolutionnaires d'une partie de son électorat, déstabilisé par la contre-attaque de la bourgeoisie, le Front populaire ne s'achève pas sur un échec total. Il réalise une transformation durable de la condition ouvrière et des relations industrielles. En revanche, sa défaite affaiblit le régime républicain, et le climat dans lequel il s'est déroulé conforte Hitler dans son analyse de la division interne et de la vulnérabilité des démocraties.

Source : Encyclopédie Hachette Multimédia 2001


Avis de recherche :

Pour la poursuite de cette étude, Guy FRANK de Wintzenheim recherche tous témoignages,
documents, photos, articles, et informations sur les grèves de 1936 à Wintzenheim.

Contact : contact@knarf.info


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