Témoins de l'évolution des sociétés, les lieux, meubles et immeubles en conservent le souvenir, même si les hommes les délaissent après en avoir abondamment usé. Il en est ainsi du fameux "Bierkeller", autrement dit des anciennes caves à bière, bien connues à Wintzenheim, du moins dans les familles de souche locale. L'histoire en est si variée qu'elle mérite d'être rappelée.
Le Bierkeller couvre un ensemble de caves creusées au bas de la colline de Wintzenheim, du chemin du Hengst à la rue des Caves, entre les numéros 46 et 56 de l'actuelle rue Albert Schweitzer.

Le Bierkeller apparaît au sud-est de la commune sur cet extrait d'une carte de 1884 du canton de Wintzenheim.
Königl. Preuss. Landes - Aufnahme. Relevé en 1884 - Edité en 1886. Lithographie O. Neumann
A.D.H.R. Carte N° 836 publiée dans l'ouvrage de la Société d'Histoire de Wintzenheim
"Wintzenheim Haute-Alsace 1897-1949"
(Photo Archives Municipales de Colmar)
Elles ont été creusées en 1862 comme le montre la date qui est encore gravée au centre de l'arceau surmontant le portail de la première, à l'extrémité de la rue Albert Schweitzer.
Ces caves ont été aménagées à l'initiative de brasseries colmariennes. Les uns se souviennent des brasseries Bilger-Schmitt, les autres parlent des brasseries Molly, alors établies dans l'ancienne rue des Juifs à Colmar, soit la rue Berthe Molly.
Sous la colline se trouvent donc sept grandes caves de hauteur variable, selon la situation : de 2,5 à 3 m, jusqu'à plus de 5 m. Les brasseurs y stockaient des tonneaux de bière pour qu'elle y fermente de longs mois durant.
(Photo Archives Municipales de Colmar)
Le haut de la colline était alors truffé des trous d'aération nécessaires. La température ambiante des caves était de 9 à 13° en toutes saisons. Pour y assurer une température constante, on utilisait de la glace maintenue, semble-t-il, dans des paillons qui la conservaient jusqu'à l'été.
On avait, à l'époque, des hivers très rigoureux, les rivières étaient gelées. L'approvisionnement en glace était assuré par les cultivateurs et les vignerons, qui s'en allaient la chercher sur la prairie régulièrement inondée, derrière la chapelle de Notre-Dame.
Un moyen comme un autre de rentabiliser leur temps durant la mauvaise saison. Ils transportaient cette glace jusqu'aux caves sur leurs voitures à chevaux. Arrivés là-haut, ils grimpaient sur la colline et la déversaient dans la réserve souterraine prévue dans la première excavation, par un trou aménagé à cet effet.
Source : L'Alsace du 25 janvier 1981
Ces fameuses caves ont été vendues en 1924 à M. Liechty, originaire de Horbourg, qui, en 1925, fit construire une grande maison au-dessus de trois d'entre elles.
Le nouveau propriétaire avait décidé non seulement de s'installer au village, mais encore de transformer les caves elles-mêmes en champignonnière.
Sa production devait être importante. Il vendait des champignons frais mais il en mettait aussi en conserve. Une manutention pour laquelle il s'était équipé à proximité des couches productrices.
En 1937 la propriété et toutes ses dépendances ont été vendues à M. Kuci, père et beau-père de M. et Mme Zink, les propriétaires actuels (en 1981, NDLR). A l'époque M. Kuci, entrepreneur en bâtiment, y voyait la possibilité d'entreposer son matériel. Et puis cette champignonnière lui plut. Il décida de l'entretenir. Comme ça, beaucoup plus modestement, pour son plaisir. Sans chercher à battre des records de rentabilité. Il n'empêche que cette initiative lui permit de conserver une activité pendant une partie de la guerre (jusqu'en 1942), période au cours de laquelle, évidemment, il avait dû rompre avec ses occupations professionnelles. Lui aussi a vendu du champignon frais. Et puis ce négoce a été jugé luxueux. C'était la guerre !
Longtemps après, dans les années 60, M. Hurst* a repris la culture des champignons, selon une autre méthode. M. Liechty avait ses couches à même le sol. M. Hurst, lui, travaillait à partir de grands sacs de terre adéquate, posés sur des claies en bois, elles-mêmes alignées le long des parois. Des poêles, judicieusement répartis, permettaient de maintenir une chaleur constante. Il y avait suffisamment de trous d'aération dans les voûtes pour brancher les tuyaux et garantir une bonne évacuation des gaz toxiques. Puis M. Hurst est allé s'installer à Saint-Gilles. Dommage, il se préparait à essayer la culture des endives au Bierkeller ! Il eut été intéressant d'en faire l'expérience.
Source : L'Alsace du 28 février 1981
* M. Louis Hurst est décédé à Ribeauvillé le 29 mai 1997
Lettre de M. Louis Hurst (8 rue des Trois-Epis, Wintzenheim) au Maire de Wintzenheim le 7 mars 1967 :
Monsieur le Maire
J'ai l'honneur de vous informer que j'ai repris les anciennes caves du "Bierkeller" en vue d'une exploitation de culture de champignons de couches. Les premiers essais étant concluants, j'ai l'intention de porter cette exploitation à une plus grande échelle. Le fumier organique de chevaux étant insuffisant, je me vois obligé d'avoir recours au fumier artificiel. Pour cela, il me faudrait un emplacement en dehors de l'agglomération pour y installer un hangar...
Source : AMW
Devant les bâtiments, un officier allemand coiffé de son casque à pointe (collection Edmond Schillinger).
Pendant la Première Guerre mondiale, Wintzenheim n'était pas zone de combats, mais servait de base arrière à l'armée allemande. Les soldats vivaient dans le bourg et bien des bâtiments étaient réquisitionnés pour les besoins des militaires.
(WINTZENHEIM Haute-Alsace 1897-1949, Société d'Histoire de Wintzenheim)
En 1939, au début de la dernière guerre mondiale, M. Émile Tannacher, alors maire de Wintzenheim, fut appelé à la Préfecture. Il lui fut annoncé, tout à fait confidentiellement, que sa commune était incluse dans le plan d'évacuation. Conscient de ses responsabilités, mais sans rien dire pour n'affoler personne, il fit alors imprimer et distribuer en toute hâte des cartes de réfugiés, pour que ses administrés ne soient pas pris au dépourvu. Il fit encore aménager des abris anti-aériens dans les caves de l'hôpital et dans celles de la brasserie. En particulier dans la cave n° 1.
Il y fit installer l'électricité et déposer des bancs de sapin. Bancs confectionnés tout exprès. Prévoyant il avait encore prévu des bougies, en cas de panne.
Au début de juin 1940, le front se mit à avancer le long du Rhin et ordre fut donné à l'armée française de défendre Wintzenheim par les armes dès que les troupes allemandes avanceraient vers la vallée de Munster. La nuit suivante des tranchées furent creusées à la sortie de la localité, en direction de Colmar. Les arbres fruitiers qui garnissaient alors la Stiermatte furent coupés. Des canonniers, des fantassins prirent position. La population effrayée s'en alla se réfugier dans les abris du Bierkeller. Chacun pensait qu'en dépassant Colmar, les Allemands ne laisseraient que ruines et cendres. Tout le monde était au désespoir.
Au nom des 4000 habitants de la commune M. Tannacher s'en alla donc courageusement supplier le commandant de la place de bien vouloir retirer ses troupes pour sauver la localité. Un courrier motorisé fut envoyé au quartier général installé à Munster. Le motard quitta Wintzenheim à 16h30. Une interminable attente commença pour M. Tannacher.
L'ordonnance revint à 20h13 avec un ordre aux troupes françaises de se retirer en direction de Wihr-au-Val.
Toujours terrés dans les caves, écrasés de frayeur, les habitants attendaient le déchaînement de l'apocalypse. Dès l'annonce de la rassurante nouvelle, M. Tannacher ne fit qu'un bond jusqu'à eux : "tout le monde m'a sauté au cou" dit-il pour exprimer le soulagement général. C'était le 17 juin 1940...
(L'Alsace du 6 mars 1981)
Janvier 1945 : QG allemandLe 12 janvier 1945, les batteries US, installées à l'observatoire des Trois-Epis, avaient canonné la cave à bières Molly qui abritait le quartier général allemand du secteur*. Tous les obus ne touchèrent pas leur but, et il y eut une dizaine de morts dans la population civile, parmi les pompiers et secouristes, sans compter plusieurs maisons détruites par les tirs. (L'Alsace du 2 février 1985 "Il y a 40 ans à Wintzenheim", les DNA du 28 janvier 2000 "Wintzenheim il y a 55 ans..." - Sven Bachert) * Odile Bouvier se souvient : ces caves étaient occupées par beaucoup de gens venant des villages sinistrés tels que Ingersheim, Bennwihr, Mittelwihr, etc, et ce à partir de novembre 1944 jusqu'au début janvier 1945. Là, en une matinée, tout le monde a du déguerpir pour permettre au QG allemand de s'y installer. Il y resta jusqu'au 2 février 1945, jour de la Libération de Wintzenheim. (photo Guy Frank, 7 novembre 2002) |
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Les bains-douches étaient installés dans le petit bâtiment coincé entre la maison d'habitation et les hangars (collection Odile Bouvier, née Kuci).
Paisible et désormais entouré d'immeubles et de pavillons, le Bierkeller était autrefois, à l'inverse, assez isolé et pourtant il constituait un pôle d'attraction pour la population.
Au-delà de la maison de la famille Kuci et avant les grands hangars qui se trouvent en prolongement, il y a encore deux autres caves : les N° 4 et 5.
Les familles originaires de Wintzenheim se souviennent sans aucun doute du temps où l'on s'en allait là-bas prendre son bain le samedi après-midi.
Entre la "4" et la "5", Mme Odile Kuci avait fait aménager des " bains-douches " qui constituaient un élément de confort apprécié. Rares étaient alors ceux qui avaient une salle de bain à domicile. Dans ce petit local, peint en bleu, il y avait deux douches et quatre baignoires.
On attendait son tour en discutant. Assis sur les deux bancs installés dans l'entrée, les villageois se racontaient les derniers potins de la semaine. C'était vraiment un lieu de rencontre, aussi attractif à ce titre qu'il ne l'était pour le bain lui-même. Mme Kuci assurait elle-même l'entretien des lieux, avec une autre femme de la localité.
Les habitants de Wintzenheim n'ont pas été les seuls à utiliser ces installations. La famille Kuci est arrivée à Wintzenheim en 1937, la guerre a commencé peu de temps après. Les militaires français qui passaient par là en allant au front, ou en revenant, avaient plaisir à venir prendre un bon bain. Les Allemands en ont fait autant. Y compris les soldats étrangers qui se sont trouvés embarqués dans ce conflit. On a vu là-bas des Ukrainiens et autres Russes, des Orientaux, entre autres des Hindous, etc... Un lieu cosmopolite quelques années durant.
Les "bains-douches" du Bierkeller ont fonctionné jusqu'en 1956. Avec la reconstruction les salles d'eau se sont multipliées dans les constructions neuves, et le petit local a fermé sa porte.
(L'Alsace du 17 avril 1981)
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Un Hindou, de la Division « Freies Indien » qui a passé à Wintzenheim, a laissé sa photo à Edmond Schillinger. Elle est datée du 17 septembre 1944.
La 159 RD fut dotée du régiment de la légion Indienne "Freies Indien" (Inde libre) ; il était composé de 3.500 Indiens ayant servi dans l'armée britannique avant d'être capturés. Odile Bouvier se souvient que ces Hindous en uniforme allemand étaient logés durant quelques jours dans les deux caves situées sous la maison Kuci. Ils se lavaient sans arrêt, et faisaient leur popote sur des petits feux, allumés devant les caves. Durant la présence des Hindous au Bierkeller, les sous-officiers ont demandé au voisinage de ne pas laisser sortir leurs filles... |
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Quelques photos des bâtiments et hangars, prises dans les années 1960-61 (collection Odile Bouvier)
Il semblerait qu'avant la Première Guerre Mondiale, Félicité Chapelle, née Kocher, épouse du maître brasseur Louis Chapelle *, ait tenu les dimanches et jours fériés un débit de bière dans un hangar (Bier-Schopf) qui se trouvait sur le terrain de l'actuelle maison Mull, 11 rue des Caves, en face du Bierkeller.
* Louis Chapelle, maître-brasseur, né à Strasbourg le 28 avril 1861, décédé à Wintzenheim le 28 novembre 1923.
Copyright Guy Frank