Jean
Hartmann, né le 4 août 1926 à Wintzenheim (photo Guy Frank, 26 juillet 2004)
Été 1944. Le 16 juillet, un jeune soldat, en uniforme SS, planque au fond d'un trou. Il ne sait pas trop où il est, sinon près de St-Lô, en Normandie.
En première ligne de la bataille qui suit le débarquement allié. Dans
l'attente, apeuré, il décide de commencer à rédiger une lettre pour sa
famille, et sort de sa tanière. Quelques secondes plus tard, son poumon est
transpercé par un éclat d'obus, qui a explosé précisément à son poste de
surveillance.
Aujourd'hui, cet ancien officier habite à Wintzenheim, à côté de Colmar.
Dans la ville où il a grandi avant d'être incorporé de force, à 17 ans, dans
le régiment Deutschland des Waffen SS, division Das Reich. Il s'appelle Jean
Hartmann, et dans quelques jours, il sort un livre, « Une tranche de vie
ou une histoire parmi 130 000... », qui raconte cette période, entre février
1944 et mai 1945, où il a « porté un uniforme, dit-il, que je ne voulais
pas mettre ». L'histoire, simplement, d'un des 4000 Malgré-nous incorporés
chez les SS.
Un manuscrit vieux de 10 ans
Son manuscrit a pourtant dix ans déjà. Écrit « en deux ou trois mois »
sur un carnet, il était à l'origine destiné à sa famille. « J'ai
toujours raconté cette histoire à mes enfants et petits-enfants, explique Jean
Hartmann. Un jour, ils m'ont demandé de l'écrire, pour ne pas oublier ».
Ses amis aussi le lisent. Et ce sont eux qui l'inciteront à le présenter à Jérôme-Do
Bentzinger, éditeur à Colmar qui décide de le publier.
De cette année 1944-45, Jean Hartmann n'a réussi à conserver que deux choses.
Il y a la lettre de sa convocation à l'incorporation. « Ca se passait au
numéro 13 de la rue Turenne, le 11 février 1944, se souvient-il. On était 18,
ils en ont gardé six. Il fallait être impeccable physiquement ». Et puis
surtout, il y a ce petit carnet militaire, le « Soldbuch », qui sera
la couverture de son livre. Jauni, il présente un gros trou. Le trou de l'éclat
qui faillit le tuer, en juillet 44. « C'est grâce à ce carnet que j'ai
pu écrire mon livre, assure Jean Hartmann. Parce qu'il y a toutes les dates
dedans ».
« La page est tournée »
Engagé d'abord dans le service du travail obligatoire, le jeune homme qu'il
était a d'abord combattu à la frontière germano-polonaise, avant de repartir
pour Bordeaux, puis de combattre sur le front normand. Sa blessure au poumon
l'amènera ensuite d'hôpital en hôpital, au rythme de la retraite de l'armée
allemande : Le Mans, Garches, Reims, Bonn, Berlin, Prague et Berchtesgaden
où, début mai 1945, il sent, enfin, la liberté. « J'étais encore
convalescent, raconte-t-il. En sortant me promener, j'ai vu une Jeep française.
Je ne leur ai pas dit que j'étais SS. Ils m'ont conseillé de fuir les Américains
qui risquaient de m'enfermer. Alors je suis parti en vélo, avec deux amis. Mais
à Munich, on s'est fait contrôler ». Ce n'est que le 4 juin 1945 qu'il
revient à Wintzenheim.
Aujourd'hui, à 78 ans, Jean Hartmann avoue n'aller en Allemagne « que
quand c'est nécessaire ». Mais le plus dur, dit-il, c'est « l'incompréhension
qui existe encore, parfois, de l'autre côté des Vosges ». « Aucun
des Alsaciens n'était volontaire, assure-t-il. Mais les chefs SS étaient de
vrais extrémistes, qui tuaient si on n'était pas d'accord. Le drame d'Oradour
aurait pu tomber sur n'importe lequel d'entre nous... ». Encore se
trouve-t-il chanceux de ne pas avoir eu à se demander « ce que j'aurai
fait s'il avait fallu tirer sur un allié ».
Lors des dernières commémorations, il s'est d'ailleurs senti « un peu
oublié » avec les autres Malgré-nous. Mais pour Jean Hartmann, « la
page est tournée ». Et quand il voit Gerhard Schröder dans les bras de
Jacques Chirac, il lance, sincère, « c'est mieux comme cela ».
(*) « Une tranche de vie ou une histoire parmi 130.000... », de Jean Hartmann. Éditions Jérôme-Do Bentzinger, 104 pages, 10€.
Source : Aurélien Poivret, DNA du samedi 25 septembre 2004, L'Alsace du mardi 28 septembre 2004
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