Les Kolams indiens


Il suffit de quelques poudres colorées dans la main pour commencer un surprenant voyage dans l’imaginaire indien et un dialogue avec soi-même.

Kolams, des tracés éphémères pour inviter les divinités à descendre.

De l’art indien, que connaissons-nous ? Des temples et des palais à l’architecture grandiose, des sculptures à l’image des divinités ou encore des miniatures exquises. Mais parallèlement à ces arts dits classiques, il existe un monde qui s’ouvre petit à petit au voyageur pourvu d’une âme de pèlerin.

Juste avant le lever du soleil, sur les chemins de terre d’un village tamoul ou sur les trottoirs d’une cité soigneusement balayés, des mains féminines en quête d’éternité créent du bout des doigts des peintures éphémères pour y inviter les divinités à descendre. Les doigts, et plus précisément le pouce et l’index s’écartent légèrement pour laisser échapper une cascade de grains blancs ou colorés qui se regroupent sur le sol jusqu’à former un trait parfait. La main s’empare alors de la ligne, l’élance contre le sol aplani, lui fait chevaucher d’autres lignes qui achèvent leur course dans la joie de se retrouver au centre. Quelquefois cette main contourne le trait de poudre et le laisse à la croisée d’un chemin pour en retracer un autre ailleurs jusqu’au moment où les traits se rassemblent pour former des fleurs, des oiseaux, des divinités ou des compositions géométriques.

Imperceptiblement avec l’aube naissante, le paysage de la rue vibre d’une luminosité toute particulière, un labyrinthe blanc se déploie petit à petit devant les demeures encore endormies. Ces tracés subtils tissent sous les pas familiers ou inconnus une trame invisible et protectrice et l’apparition du soleil à l’horizon consacre une nouvelle journée. Comme chaque matin, la vie s’engouffre avec son cortège de klaxons, de charrettes, d’animaux, d’hommes pressés, d’enfants en uniforme, de femmes à la chevelure lissée et décorée de jasmin. Mais dans ce chaos tumultueux les forces invisibles veillent et guident le cœur des mortels en les éloignant des forces obscures.

Cette gestuelle renouvelée quotidiennement, ces trônes éphémères adressés à de multiples divinités sont l’œuvre des femmes et s’appellent kolams au Tamil-Nadu. Cet art graphique est pratiqué par les femmes de toutes communautés et croyances confondues. Les kolams se transmettent par voie orale et sont légués exclusivement par les mères et les grand-mères à leurs petites filles, mais dans chaque maison on trouve un cahier où sont notés les dessins les plus difficiles. Les fillettes apprennent en regardant, puis remplissent les espaces de poudres colorées. Plus tard, sur les mêmes thèmes, elles inventeront pour les plus douées d'entre elles de nouveaux motifs qu'elles dessineront avec dextérité et rapidité. Les jours de fête, des couleurs sont utilisées pour remplir les espaces entre les traits et dans certaines régions de l'Inde on utilisera fleurs, feuilles ou lentilles.

Dans ce vaste continent, les dieux ont franchi les limites du temple, les montagnes ou les arbres sont leurs demeures et des animaux ou des oiseaux leur servent de montures. Des arbres, des plantes et des fleurs leur sont dédiés mais symbolisent également leurs incarnations végétales. C’est dans ce creuset millénaire que des symboles et des formes se sont manifestés. Ils représentent des idées philosophiques ou témoignent des coutumes et des rituels propres à chaque région, à chaque village ou à chaque famille.

N’est-ce pas une merveilleuse façon d’accueillir l’autre autant que soi-même ? Décorations votives, créations spontanées ? Quel sens prennent-ils pour nous Occidentaux ? Une certitude : la vision d’un kolam réjouit l’œil autant que le cœur du voyageur, une émotion qui nous saisit d’emblée, nous projette comme en un vertige jusqu’aux fondements de notre existence et inonde un court instant notre être du parfum de l’absolu. La fascination exercée par cet art éphémère réside dans la dualité qui le caractérise, à savoir fragilité et force. Force de l’impermanence qui défie tout désir d’appropriation. Comment ne pas voir dans ces tracés un instant d’éternité posé là sur le sol dans les méandres du temps qui passe, comment ne pas les percevoir comme un éloge de la fragilité, du transitoire à moins qu’ils ne nous interpellent sur notre devenir et notre présence au monde.

Kolams, une voie pour dialoguer avec soi-même

Dans la culture indienne, les peintures éphémères sont également les instruments d'un véritable travail sur soi. Ils sont avant tout des exercices pour éduquer le cœur et les pensées et réveiller en nous la « voix intérieure », cette partie divine qui transcende l’espace et le temps. Miroirs des pensées et des sentiments, ces tracés éphémères nous enseignent le détachement et la modestie. Lorsque le trait fuse, il y a à la fois retenue et abandon de soi, la main qui dessine, projette dans l’espace la forme qui apparaît comme une incantation à l’intangible et participe de manière visible et invisible à l'équilibre de l’univers tout entier.

L’ordonnance spatiale des kolams repose sur la répétition d’un élément graphique ou d’un symbole autour d’un point central et sur une base généralement carrée ou circulaire. Il convient de voir dans la répétition des figures non pas un manque d’imagination des artistes traditionnels mais plutôt une volonté délibérée de lasser l’intellect toujours avide de nouveautés. La réitération des motifs et de la gestuelle corporelle nécessaire à l’élaboration des kolams créent une litanie silencieuse semblable aux mantras que l’on murmure ou au chapelet que l’on égrène afin d’affranchir l’esprit des limitations de l’espace et du temps.

Le sol comme lieu de création reflète l’idée d’une imprégnation spirituelle de la matière. En Inde, la terre associée à la Mère nourricière, reçoit prières et salutations notamment par les artistes et les danseurs. Peindre sur le sol rappelle les jeux de sable de l’enfance et de manière générale le jeu de la Création où chacun peut exprimer, formuler, composer ce qui est paraît difficilement exprimable ailleurs. La terre, en tant que lieu d’expression, contribue à développer l’enracinement et la stabilité du corps. Un corps dont la posture de révérence favorise naturellement l’intériorité et l’humilité. La respiration devient alors légère et délicate comme pour tonifier les facultés mentales et spirituelles.

Les kolams dans leur dimension sensorielle privilégient le contact direct des matériaux avec la main. Une main qui explore non seulement le champ environnant mais donne la possibilité de retenir une trace que les yeux peuvent ensuite contempler. La surface occupée par le dessin devient alors une enceinte où s’opère la rencontre, conférant ainsi une permanence à la présence ressentie. Les poudres végétales ou minérales, douces ou rugueuses, fluides ou granuleuses, légères ou pesantes qui filent entre les doigts distillent des sensations multiples sur la peau. Le tracé est vécu tour à tour comme un flux d’énergie tantôt appuyé, tantôt saccadé, à peine signifié, jusqu’au moment suprême où la main effleure le sol, déversant les poudres colorées en une onde mesurée et ordonnée comme pour signifier le temps qui ruisselle. Nous prenons alors plaisir à nous tenir immobile loin de toute agitation.

Le regard se laisse attirer par les vibrations des couleurs et bien qu’elles interviennent au niveau psychologique et symbolique dans toutes les cultures du monde, les valeurs et les croyances qui leur sont assignées et les interprétations varient d’une tradition à l’autre. En Inde, l’univers et l’existence dépendent de trois qualités que l’on appelle guna. Les êtres seront dominés par Sattva de couleur blanche ou verte si la bonté, le calme, la noblesse, la lumière, les forces spirituelles dominent en eux. Le mouvement, la vitalité, l’émotion, appartiennent à Rajas et sa couleur est rouge. Associé à Tamas, il devient passion, orgueil et impuretés. Tamas domine lorsqu’il y a inertie, obscurité, ignorance et violence, noir est sa couleur. Les forces tamasiques sont aussi celles qui gouvernent le monde souterrain, les plantes, les animaux. Chez les humains, cet aspect gouverne l’éros (kama). Le jaune est de nature solaire. Il symbolise la brillance et la connaissance à l’instar des renonçants ou des pèlerins habillés de pagnes jaune-orangé.

Kolams, ce qu’ils ont à nous dire

Peu importe que nous sachions dessiner, les kolams sont des formes harmonieuses qui résonnent en nous et leur apparente simplicité recouvre bien plus qu’un savoir-faire artistique. En exécutant des motifs traditionnels, l’enfant ou l’adulte s'identifient aux attitudes et attributs des divinités, ils découvrent les animaux, les fleurs, les dieux et les déesses et les objets de l’iconographie hindoue. Associés à la grammaire du nombre ces tracés invitent à une discipline et à un jeu de l’esprit, ils permettent de s’initier et de comprendre la symétrie en tant que valeur culturelle et philosophique et de découvrir l’univers des symboles.

Les kolams reposent sur un double langage, celui du silence qui conduit à l’expérience intérieure et celui de l’écriture symbolique, véritable porte qui ouvre sur le monde de l’imaginaire. Le symbole joue alors le rôle de médiateur, il est à la fois celui par qui l’invisible se manifeste et celui qui permet de remonter à la source unique et non-manifestée. Car nous ne pouvons concevoir l’infini autrement qu’en le définissant selon nos propres termes. Au-delà de la curiosité et de l’intérêt culturel que représente l’apprentissage d’un répertoire graphique traditionnel, il y a à chaque fois que l’on dessine, le sentiment d’une présence concrète, vivante. Comme si les motifs recréés perpétuaient non seulement une mémoire collective mais se mettaient à vibrer pour celui ou celle qui entre à son contact à condition d’accepter d’en être l’humble instrument.

La dualité et la richesse des symboles reposent sur un système de correspondance en créant des réseaux à ouvertures multiples. Ils permettent non seulement dans le cas des kolams de comprendre et d’identifier l’imaginaire indien mais nous incitent à réfléchir et à transposer matériaux et thèmes afin de « ré-inventer » une écriture symbolique inspirée par notre quotidien et notre environnement tant sur le plan matériel que philosophique.

Pour quelles raisons me direz-vous ? Au-delà de la richesse iconographique et culturelle d’un tel art quels messages, quels enseignements peuvent transmettre les kolams ? A cela je répondrais qu’une véritable tradition ne témoigne pas seulement du passé, c’est une force vivante qui anime et forge le présent. Dans un monde où trop souvent les technologies ont occulté le monde manuel, manifestons le désir de préserver l'éducation gestuelle et créons les conditions favorables à son développement. La main joue un rôle essentiel dans la reconnaissance de soi et de l'autre. Face à un monde où dominent la rentabilité il est vital de faire apparaître la force de la gratuité. De plus en plus notre mode de vie incite l’œil à se poser à l’extérieur de nous-mêmes sur une multitude d’objets, l’attention et la concentration sont dispersées. Les kolams expriment en toute simplicité l’effort dans la joie et la détente profonde et développent une immédiate concentration.

Chantal JUMEL
chantaljumel@free.fr


A propos de l'auteur de cet article :

Chantal Jumel a suivi un itinéraire qui l'a conduite en Inde du Sud pour s’initier à la danse et à l’apprentissage de la peinture éphémère grâce à des bourses d’études. Auteur d’un film, elle anime des ateliers au Musée National des Arts Asiatiques Guimet à Paris et dans diverses structures. Son expérience, elle la transmet avant tout à ceux et celles qui désirent goûter aux délices du silence et du voyage intérieur.

Ci-contre : Kolam réalisé par Chantal Jumel à l'entrée du Forum "Terre du Ciel" à Aix-les-Bains en novembre 2002.

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